La première analyse dans le cadre de mon travail va se concentrer autour des changements qui sont intervenus au niveau de la relation établie entre lindividu et la société dont il fait partie, dans une perspective postmoderne. . Il y a tout au long de lhistoire sociale des « moments charnières » liés à des transformations irréversibles. Le dernier, pris en compte en tant que tel par, pratiquement tous les travaux sociologiques, est celui des années 68. Plein de significations sociales, ce moment représente, avant tout, le début des changements opérés au niveau des moeurs et des attitudes. On le lie invariablement à la notion de « liberté » et surtout de « libération ». A partir de ce moment, lhistoire de lindividu et celle de la société, ont commencées à être transcrites dans de nouveaux termes. En fait, il sagit danciens termes, déjà présents dans limaginaire collectif, mais qui changent progressivement de sens. Je pense, ainsi, à la notion de « famille » dont le sens traditionnel sest vu petit à petit incorporé dans celui de « couple ». Le terme reste toujours dactualité, mais il a changé en grande partie de signification.
La période des années 68 a eu différentes connotations à travers le monde. Une signification dans les pays occidentaux, une autre dans les pays du Bloc de lEst. Moi, je me rappelle plutôt du Printemps du Prague, avec ses espoirs liés à la mise en place dun socialisme qui rompait une fois pour tout avec la rigueur et linertie stalinienne du communisme importé de lex-URSS. Mais ce qui est intéressant à retenir cest la façon dont les mots étaient choisi pour refléter les revendications (sociales, après tout). Si à Prague on entendait crié le mot « liberté » (avec son cortège de significations), de lautre côté du « Rideau » celui-ci se voyait changer de sens, en devenant plutôt « libération ». Le moment 68 est resté aussi important pour lOuest que pour lEst, mais le message reste quand même différent.
Je vais garder cette période des années 68 comme simple décor pour larrière-plan parce que je la crois devancée par une autre, la période des années 80. Une période qui, apparemment sans faire trop de bruits, sest attaquée à quelque chose de beaucoup plus intime : la vision que lindividu avait de lui-même. Si jusque là on avait assisté aux changements des attitudes collectives vis-à-vis de différents systèmes : social, politique ou bien économique, les années 80 touchent lindividu dans ce quil a de plus profond : son attitude vis-à-vis de lui-même. Ainsi, une fois le goût de défier le système, passé, et la sensation de vivre « libéré » vécue, lindividu cherche à contourner létat dinertie, dont il a horreur, et trouve comme échappatoire sa propre personne avec une double perspective : corps et imaginaire. Et le défi est relevé : on commence à défier ses propres limites physiques, intellectuelles, sentimentales. Et cest justement ce moment-là qui mintéresse. Je trouve que lindividu « incertain » et fatigué quon connaît aujourdhui, représente entièrement son chef-duvre. Et comme la dysmorphophobie, en tant que maladie psychique, a aussi une origine sociale, je la lie à lexistence dun individu de plus en plus fragilisé, vivant à lintérieur dune société en manque de repères. Je vais, ainsi, commencer mon travail par la caractériser en quelques lignes.
Umberto Eco, dans son livre « Au nom de la rose », réussit à donner une définition plus que pittoresque à « lattitude » postmoderne. . « La réponse post-moderne au moderne consiste à reconnaître que le passé, étant donné quil ne peut être détruit parce que sa destruction conduit au silence, doit être revisité : avec ironie, dune façon non innocente. Je pense à lattitude postmoderne comme à lattitude de celui qui aimerait une femme très cultivée et qui saurait quil ne peut lui dire : « je taime désespérément » parce quil sait quelle sait (et elle sait quil sait) que ces phrases, Barbara Cartland les a déjà écrites. Pourtant, il y a une solution. Il pourra dire : « Comme dirait Barbara Cartland, je taime désespérément ». Alors en ayant évité la fausse innocence, en ayant dit clairement quon ne peut pas parler de façon innocente, celui-ci aura pourtant dit à cette femme ce quil voulait lui dire : quil laime et quil laime à une époque dinnocence perdue. Si la femme joue le jeu, elle aura reçu une déclaration damour. Aucun des deux interlocuteurs ne se sentira innocent, tous deux auront accepté le défi du passé, du déjà dit que lon ne peut éliminer, tous deux joueront consciemment et avec plaisir au jeu de lironie ... mais tous deux auront réussi encore une fois à parler damour »1
Réanalyser la modernité, armés dune nouvelle mentalité, complètement différente, nous permet ainsi de surprendre loriginalité de lépoque post-moderne. Toutes les valeurs traditionnelles, attachées à la modernité, vont changer de sens, dans un processus de renouvellement. Dautres valeurs traditionnelles vont passer pour anachroniques mais elles ne seront jamais oubliées. Ainsi, Nicolas Riou, fait un inventaire parallèle des valeurs modernes et postmodernes. Comme valeurs modernes il cite : la raison, le progrès, la science (empirisme/technologie), luniversalisme, le travail, la réalité, lépargne, leffort, la liberté, la nation, le devoir, la morale et le désintéressement. Les valeurs postmoderne seraient : le pluralisme, lhétérogénéité, la fragmentation, le globalisme, le multi-culturalisme, limage, la juxtaposition, le mélange, la tolérance, la non-hiérarchisation, le ludisme et le popularisme. 2
Quant au philosophe Jean-François Lyotard, il conçoit le postmodernisme en tant que « incrédulité à légard des métarécits. celle-ci est sans doute un effet du progrès des sciences mais ce progrès à son tour la suppose. A la désuétude du dispositif métanarratif de légitimation correspond notamment la crise de la philosophie métaphysique, et celle de linstitution universitaire qui dépendait delle. La fonction narrative perd ses foncteurs, le grand héros, les grands périls, les grands périples et le grand but. Elle se disperse en nuages déléments langagiers narratifs, mais aussi dénotatifs, prescriptifs, descriptifs etc., chacun véhiculant avec soi des valences pragmatiques « sui generis »3
En même temps « les universitaires américains Firat et Venkatesh estiment que le marketing est devenu un nouveau « métarécit » de nos sociétés occidentales. Pour eux, le marketing est postmoderne par essence, autrement dit, il tend à installer les conditions de la postmodernité. Il privilégie le règne de limage sur la réalité, il développe la fragmentation, lindifférence, lérosion des barrières modernistes. Mais, aussi, il prend à contre-pied le modèle moderniste qui fixait des contraintes, édictait des règles. Le marketing nimpose rien, il nest préoccupé que par le marché, en voie de devenir linstance de régulation suprême »4
Cette « crise de légitimation » explique pourquoi aujourdhui les valeurs traditionnelles passent pour quelque chose qui a prouvé une fois pour toute sa validité et qui doit faire place à dautres. Mais, à mon avis, le problème est justement là. Apparemment lindividu est incapable, pour le moment, de trouver un nouveau système de valeurs, aussi viables que les anciennes. Tout ce quil a pu faire, cest créer, autour de lui-même, un empire de léphémère ! Cette crise durera encore quelque temps tout en gardant comme règle du jeu le « politiquement correct ». « Quand le modèle social unique éclate, quand la morale et les valeurs ne parviennent plus à simposer pour contrôler les comportements individuels, le « politiquement correct » devient le nouveau garde-fou », affirme Nicolas Riou5.
Lindividu, de plus en plus libre dans ses choix de comportement, de vie, de sentiments, apprend à tout permettre si cela ne touche pas à son petit univers. Ainsi, toutes les barrières tombent les unes après les autres. Tout devient normal, tout est possible. Celui qui risque de contrarier, par sa position, le « politiquement correct », aussi bien que celui qui a encore recourt à des valeurs anciennes pour guider sa vie, va être, dans le meilleur des cas, toléré au sein de la société. A mon avis, cette tolérance exhibée comme la dernière grande acquisition de la société occidentale, sert comme accusation virulente contre tous ceux qui restent encore fidèles aux valeurs traditionnelles.
« La culture postmoderne cest lémiettement des valeurs qui facilite la perte des repères, le flou généralisé dans lequelle nos sociétés cherchent leur voie. Cest aussi le manque de foi à légard des normes et des valeurs traditionnelles, qui engendre le pluralisme, léclectisme, et favorise lémergence de nouveaux comportements. (...) Elle favorise lémergence dun nouveau type dindividu, à géométrie variable, changeant ses comportements de consommation en fonction des aspirations du moment, des envies »6
Pour mieux décrire les traits principaux de la postmodernité, je vais mappuyer sur le livre de Nicolas Riou, le seul document qui, à mon avis, réussit à ordonner dune façon logique toutes les informations concernant cette époque.
« La culture des médias comprend tout ce qui participe à la nouvelle culture du spectacle et est amplement relayée par les médias internationaux. Cest lamalgame de personnalités et dévénements disparates, appartenant à des disciplines différentes. Leur point commun : avoir été crées par les médias. Ces derniers leur portent un intérêt tel quils en deviennent essentiels à leur époque. Apparaissant comme les nouveaux fondements de limagination collective, leur dimension est désormais universelle. (...) Cette culture est éclectique. (...) Un assemblage de personnalités disparates, qui illustrent la pluralité de lépoque et finissent par simposer comme les nouveaux ambassadeurs de la culture médiatique. (...) Peu importe leur origine ou leur domaine dactivité, les nouveaux ambassadeurs de la culture médiatique sont avant tout choisis selon leur aptitude à passer auprès des médias. (...) Leur point commun est leur pouvoir de séduction. (...) La culture médiatique est hétérogène, éphémère et soriente là où lactualité médiatique lappelle, sans craindre la superficialité »7
Ce premier trait de la postmodernité est très important parce quil joue un immense rôle dans les changements opérés au niveau de limaginaire humain. On doit comprendre le fait que, en perfusant continuellement, pendant des années, des images véhiculant la performance professionnelle et la perfection physique, et cela dans une société en manque de repères, on ne fait quaider lindividu (replié déjà sur lui même) à développer un état, même diffus, de mécontentement vis-à-vis de lui-même. Cet état peut avoir comme conséquence une mobilisation de lindividu pour « franchir » des barrières (après tout, tout est possible!), mais il peut aussi augmenter son angoisse et le pousser vers la dépression. Cest uniquement, une question de temps. Et, même si maintenant la nouvelle génération sait développer un esprit critique vis-à-vis du message véhiculé, les résultats de la cure médiatique déroulée tout au long des années 80, commencent à être visibles uniquement aujourdhui. Je pense surtout aux pourcentages des américains, hommes et femmes, ayant « une image de soi négative ». Mais, il sagit uniquement dune hypothèse.
« La société postmoderne se fragmente en de multiples sous-groupes. (...) Lère moderne proposait une vision universelle de la société et un système de valeurs qui opérait comme un fort ciment social. Les clivages sociaux étaient donc plutôt liés à la classique division capitaliste de la société en classes sociales quà des systèmes de valeurs différenciés. A ces logiques de clivages verticaux succèdent de nouvelles logiques horizontales. (...) Les tribus daujourdhui présentent une spécificité forte par rapport aux mouvements des années 70. Cest leur aspect évanescent, éphémère. (...) Aujourdhui, ladhésion à une tribu reste ponctuelle. (...) cest le mélange dappartenances variées à différentes tribus, en fonction des moments, qui conduit à la culture plurielle de la société postmoderne »8
De toute évidence, la recherche de nouveaux liens sociaux est plus quévidente. Tout seul dans sa petite coquille, lindividu commence à se rendre compte que, même le plus grand confort ne réussit pas à épargner le vide qui le ronge à lintérieur. En coupant tous les ponts avec le monde traditionnel (évolution oblige !), il sest retrouvé seul et ... performant ! En arborant lattitude discrète comme condition des relations civilisées, il réalise quil sefface petit à petit, dans un monde aussi effacé que lui. Ces tribus peuvent représenter, même si elles sont ponctuelles et éphémères, un début de retour à la normalité, à un style de vie basé sur des liens forts et sur la communication interhumaine.
En même temps « chaque entité culturelle, chaque mode de vie développe ses propres codes, ses propres systèmes de valeurs et de références. En conséquence, les valeurs se fragmentent. A un système homogène orientant la société tout entière, sest substituée une multitude de valeurs disparates, correspondant à chacun des micro-groupes sociaux. (...) Toute identité personnelle ou collective devient légitime et respectable. Les anciennes hiérarchies, qui structuraient la société, seffacent progressivement. Cette atomisation saccompagne dun repli sur soi ou sur son groupe. Plutôt que de sintéresser aux modes de vie et de pensée des autres, on renforce le lien à lintérieur de son propre groupe. (...) Cette situation pourrait rapidement menacer la cohésion sociale. Si elle est viable, cest parce quun nouveau ciment a fait son apparition : un respect qui sapparente à de lindifférence. A une nation unie autour dun système de valeurs, et résultant du choix positif de chacun de ses membres daller dans la même direction, se substitue une nation à géométrie variable »9
« Le champ du social est le théâtre dun recul des hiérarchies héréditaires, des anciennes distinctions qui structuraient la société moderne. Tout devient acceptable en labsence de modèle dominant »10
Lauteur donne comme exemples illustratifs : le rapprochement des comportements des différentes classes dâge; leffacement du modèle patriarcal; leffacement de la distinction entre sexes; tendance de confusion entre lespace privé et professionnel.
Ainsi, dans le premier cas il sagit dabord de la disparition du « rite de passage » entre ladolescence et la vie adulte (larmée pour les jeunes garçons, le mariage pour les jeunes filles). Mais, on constate le même phénomène entre les adultes et leurs aînés, surtout, je crois, à cause du rejet de limaginaire social, du vieillissement en tant que preuve incontestable de notre défaite face au temps. Dans le cas de leffacement du modèle patriarcal, ce qui est remis en discussion cest le mariage traditionnel mettant en place le couple « père-mère », et autour deux, les enfants. « La sociologue Irène Théry déclarait au Nouvel Observateur que « près de 5 millions de personnes vivent en union libre, 40% des enfants naissent de parents non mariés »11.
Quant à la confusion des rôles homme/femme dans la société contemporaine, tout est lié, dans la plupart des cas, au fait que, dans un couple de nos jours, les deux partenaires travaillent mais, en plus, le père commence de plus en plus à remplir des tâches domestiques, comme celle de soccuper des enfants, des tâches autrefois destinées exclusivement à la mère. Pour le dernier exemple, Riou choisit de présenter limpact de la nouvelle technologie sur la manière denvisager le travail. fax, portable, ordinateur, tout concoure à brouiller la limite entre lespace professionnel et privé.
En ce qui concerne la disparition des hiérarchies dans la culture contemporaine, daprès lauteur celle-ci devient « un immense puzzle où lon assemble des parties hétérogènes, voire contradictoires. Ainsi du nouveau tour que prend linformation. (...) Sous le règne du marché, linformation fait place à « linfotainement », mélange dinformation et de divertissement. (...) Lamalgame entre la culture élitaire et la culture populaire témoigne aussi de cet effacement des vieilles distinctions. (...) La culture postmoderne est cool, cosmopolite et décomplexée. Sous limpulsion du marché, elle balaye les vieilles oppositions. Chacune des principales facettes de la création culturelle est gagnée par une envie de faire cohabiter les contraires, de réconcilier les anciens antagonismes »12.
« La plupart des nouveaux moyens de communication privilégient limage sur le discours, la forme sur le fond. Nous entrons dans lère de ce que les chercheurs et sociologues appellent « hyperréalité », qui signifie la prise du pouvoir par limage. Ce qui était initialement du domaine de la simulation ou de limage devient réel. (...) Les images se substituent au réel ! (...) La consécration de Lara Croft au rang de première star virtuelle est un signe des temps. Lhéroïne du jeu vidéo « Tomb Raider », immense succès mondial avec plus de trois millions dexemplaires vendus dans le monde, tient désormais sa place dans le top 5 des stars de la culture jeune. Accédant à une notoriété mondiale, elle fait la couverture des magazines, du journal anglais « The Face » à « Libération » en France. Le plus surprenant est que cette créature purement immatérielle réussit à créer des phénomènes didentification de la part des jeunes, comme une vraie star du cinéma. Et que pour la première fois, le réel part dun point de départ virtuel : les stylistes musiciens et designers, semparent de cette créature dimage et en dérivent des produits bien réels. Les technologies sont prêtes à peupler notre imaginaire de créatures semblables. Et, comme lécrivait O. Séguret dans « Libération », le 27 juillet 1997, on peut se demander si Lara nest pas « une sentinelle avancée dun peuple virtuel encore à nos portes ». Mais le phénomène ne concerne pas que le futur, il prétend nous offrir une révision virtuelle de lhistoire. (...) Le mode revival du Che célébrant le 20e anniversaire de sa mort en 1997, illustre la mécanique de « déréalisation » de lhistoire. Le personnage a été mythifié par les médias comme incarnant une certaine image du romantisme (vivre vite et mourir jeune), à légal de Rimbaud ou James dean. Le marché sest vite emparé du mythe et, les documentaires, les CD, les merchandising se sont développés, véhiculant une image soft de lancien leader castriste »13
Jai préféré de rendre cette citation dans sa quasi intégralité à cause de son extrême importance dans mon analyse. Cest probablement le plus important aspect de la culture postmoderne. Lindividu, depuis quelques décennies, se trouve totalement sous lemprise de limage. Et sil était habitué avec celle en deux dimensions, maintenant il commence à pénétrer de plus en plus dans lespace fabuleux du 3D. Il connaît ainsi un autre univers, beaucoup plus fascinant que la réalité quotidienne. Les jeux vidéo sadressent à toutes les tranches dâge, en ouvrant pratiquement un monde parallèle. Et, une fois entré, on est pris au piège. Des heures et des heures collé devant la télé, on se laisse entraîner dans la logique diabolique du jeu en oubliant tout ce qui se passe autour de soi, en soubliant soi-même.
Si la télé représentait autrefois « la boîte à malheur », elle se retrouve aujourdhui remplacée par la console vidéo. Et comme il sagit de lintéractivité, lindividu arrive presque à se confondre avec le personnage du jeu. Lara Croft, personnage dun jeu daventure, représente le cas le plus concluant. Prototype de la femme de notre fin siècle, capable de surmonter, toute seule, nimporte quelle difficulté, dun look respectant la condition dun corps soigné et maintenu dans sa meilleure forme, cette héroïne aide, en fait, les gens de se dépasser eux mêmes, de se prouver quil ny a pas dobstacle infranchissable. La sensation éprouvée, après avoir fini un niveau, est voisine à leuphorie. On a limpression davoir accompli quelque chose dextraordinaire, comme si la réalité serait là, dans le jeu, et pas autour de soi. Quant au succès de cette « femme virtuelle », en dehors de lespace vidéo, cela dit beaucoup si lon pense que, jusquà aujourdhui, les stylistes avaient comme poupée-fétiche, la célèbre Barbie. On change dépoque, on change de modèles.
Voilà le court rappel des traits de la société postmoderne. Au milieu de ses transformations se trouve lindividu, capable ou pas de sadapter. Liée à ce phénomène dadaptation, « limage de soi » peut tourner vers le côté négatif, dans le cas dune personne fragile psychiquement. Mais avant danalyser le concept « dimage de soi », on doit insister un peu sur lindividu de nos jours et sur son univers ... postmoderne !
« Directement issu de la pensée des Lumières, lindividu de lère moderne obéissait à une logique de lidentité. Autrement dit, il ne pouvait avoir quune seule identité sexuelle, idéologique, professionnelle. (...) Lindividu postmoderne présente, en revanche, des contours indéfinis. Obéissant au principe des sincérités successives, il est en état de vagabondage affectif, idéologique et professionnel. Lindividu daujourdhui est devenu fluide, éparpillé. Il nhésite pas à virevolter dune tribu à lautre, et ses attitudes se fragmentent en fonction de ses aspirations, de ses émotions du moment. Guidé par la revendication du droit dêtre absolument soi-même, il multiplie des comportements qui pouvaient auparavant sembler contradictoires : banquier le jour, raver le soir ! »14
« Etre absolument soi-même », « compter exclusivement sur soi-même », « saimer soi-même », toute une panoplie de nouveaux comportements à lintérieur de la postmodérnité. Lère du « Soi-même » ! Plus que jamais, lindividu se fie à la solitude pour se sentir épanouit. Comme si, le fait de faire confiance à Autrui, serait équivalent à lécrasement de sa propre personnalité. On sen sert dune séduction contrefaite pour mieux cacher la peur daller à lencontre de lautre, on garde une attitude réservée pour pouvoir toujours conserver un espace qui peut servir comme une échappatoire. En même temps on se met à labri de ceux qui oseraient briser notre solitude protectrice. « Chacun pour soi », résume bien ce que vivent la plupart des gens aujourdhui. Et on nappelle pas ça de légoïsme, mais de la mise en garde pour ne pas être blessé, parce que la solitude rend lindividu fragile. Le manque de communication le rend susceptible, angoissé, mécontent, critique, et le repli exclusivement sur lui-même.
« Aujourdhui, chacun, doù quil vienne, doit faire lexploit de devenir quelquun en se singularisant. Cette exigence implique non de sidentifier à un modèle supérieur établi à priori, mais, (...) de forger son propre modèle : réussir à être quelquun, cest entreprendre de devenir soi-même. Nous sommes donc entrés dans lâge de lindividu quelconque, cest-à-dire un âge où nimporte qui doit sexposer dans laction personnelle afin de produire et montrer sa propre existence au lieu de se reposer sur des institutions qui agissent à sa place et parlent en son nom »15
Pour analyser les transformations intervenues dans la conduite de lindividu produit de la postmodernité, jai choisi demployer des termes génériques. Ainsi, il sagit du processus de personnalisation, avec son double enjeu : lémergence du Moi et du néo-narcissisme, et la dépression en tant que réponse directe à la généralité du phénomène de compétition.
« Un nouveau stade de lindividualisme se met en place : le narcissisme désigne le surgissement dun profil inédit de lindividu dans ses rapports avec lui-même et son corps, avec Autrui, le monde et le temps, au moment où le capitalisme autoritaire cède le pas à un capitalisme hédoniste et permissif. (...) En canalisant les passions sur le Moi, promu ainsi au rang de nombril du monde, la thérapie psy, (...) génère une figure inédite de Narcisse, identifié désormais à « homo psychologicus ». (...) Dans ce dispositif psy, linconscient et le refoulement occupent une position stratégique. Ils sont des opérateurs cruciaux du néo-narcissisme : poser le leurre du désir et la barre du refoulement est une provocation qui déclenche une irrésistible tendance à la reconquête du Moi : « Là où ça était je dois advenir »16
Lipovetsky réduit tout à la dimension psychologique des choses. Pour lui, lémergence du Moi dans la société postmoderne est liée à une sorte de mutation anthropologique, cest-à-dire lapparition de « lhomo psychologicus ». Entre outre, il considère la postmodernité comme la phase ultime de « lhomo aequalis ». De la même façon que dans un étude de psychanalyse, linconscient joue un rôle capital. Quant au narcissisme, doué dune capacité dauto-absorption, cest lui qui permettrait à lindividu de sadapter fonctionnellement à lisolation sociale et de transformer le Moi en cible de tous les investissements. Dans lordre logique des choses, une fois le Moi devenu centre de toutes les références, la relation avec Autrui sera, par conséquent, détruite. La dépendance de lindividu envers les autres ne fait que diminuer. En même temps létat dincertitude de lindividu augmente. « Comme lespace public se vide émotionnellement par excès dinformations, de sollicitations et danimations, le Moi perd ses repères, son unité, par excès dattention : le Moi est devenu un ensemble flou. Partout cest la disparition du réel lourd, cest la désubstantialisation, ultime figure de la déterritorialisation, qui commande la postmodernité »17
La dissolution du Moi conduit à linstauration dune éthique permissive et hédoniste et dun état dindifférence pure, source dun social atone. Mais, en même temps, en éliminant « les résistances et les stéréotypes » il souvre à « lassimilation de modèles de comportement », on assiste à la naissance dun « esprit plié à la formation permanente » et à lexpérimentation. Le Moi dissout explique la disparition des rôles sociaux, « jadis strictement définis », en instaurant une « identité entre les individus ». LAutre se retrouve ainsi écarté de la scène sociale, et une nouvelle division se met en place : entre conscient et inconscient. « Je est un Autre -amorce le procès narcissique, la naissance dune nouvelle altérité, la fin de la familiarité du Soi avec Soi, quand mon vis-à-vis cesse dêtre un absolument Autre : lidentité du Moi vacille quand lidentité entre les individus est accomplie, quand tout être devient un « semblable »18
Dans la vision de Lipovetsky, le processus de personnalisation ne fait que dégeler les codes sociaux et en inventer dautres dans le but déclaré de produire une personne pacifiée. Son comportement, pour être authentique, doit être cool, chaleureux et communicatif, loin des manifestations trop exubérantes. Lauthenticité doit se manifester dans un « cadre préétabli », suivant de nouvelles normes. On prend la discrétion pour la forme moderne de la dignité, comme la marque du self-control. La sentimentalité ne peut que gêner mais, en la déclarant « sentiment interdit », la personnalisation contribue à « léradication des signes rituels et ostentatoires du sentiment ». On parle de pudeur sentimentale, dune fuite devant les signes de la sentimentalité. Mais cette attitude ne fait que rendre de plus en plus difficile la possibilité détablir de vraies relations damitié ou damour. Parce que rester continuellement dans une position dattente ne fait que diminuer « le miracle fusionnel ». « Désolation de Narcisse, trop bien programmé dans son absorption en lui-même pour pouvoir être par lAutre, pour sortir de lui-même, et cependant insuffisamment programmé puisque encore désireux dun relationnel affectif. »19
Deuxièmement, la personnalisation conduit au « désinvestissement du conflit » et à la détente, ainsi lindividu est moins désireux dêtre admiré par les autres, mais aussi moins envieux deux. Par conséquent lAutre perd le rôle de pôle de référence, lindividu ne se préoccupant que dêtre « soi » absolument. « Lhomo psychologicus aspire moins à se hisser au-dessus des autres quà vivre dans un environnement détendu et communicationnel, dans les milieux « sympa », sans hauteur, sans prétention excessive. (...) Le désir de reconnaissance a été colonisé par la logique narcissique, il se transistorise, devenant de moins en moins compétitif, de plus en plus esthétique, érotique, affectif. »20
La vision que Lipovetsky a sur le processus de personnalisation semble plutôt optimiste. Il donne limpression de ne regarder que le bon côté des choses. Pour lui, le narcissisme remplit une sorte de fonction thérapeutique en aidant lindividu à devenir ce quil appelle « une personne pacifiée ». Mais si ce pacifisme est bâti sur le repli exagéré sur soi, sur labsence totale dintérêt pour lAutre et sur la destruction des relations interhumaines, je ne sais pourquoi, mais il ny a aucune différence avec linertie de la mort !
Elisabeth Badinter choisit dapprofondir le sujet du manque de lien dans le cas du couple contemporain. Et elle réussit ainsi à mieux expliquer lindifférence qui suit le processus de personnalisation. Dans sa vision « Nous voilà confrontés à un triple défi : concilier lamour de soi et lamour de lautre; négocier nos deux désirs de liberté et de symbiose; adapter enfin notre dualité à celle de notre partenaire, en tentant dajuster constamment nos évolutions réciproques ».21 Lauteur met en avant le rapprochement actuel des sexes et la dualité qui se manifeste de plus en plus fort en chacun des nous. Elle nous appelle « des androgynes imparfaits » qui recherchent à la fois lautosuffisance et la relation fusionnelle.
« Lémergence de notre nature androgynale multiplie nos exigences et nos désirs. Nous voulons tout parce que nous éprouvons nous-mêmes comme une totalité en soi. Nous avons le sentiment plus ou moins prononcé dêtre un exemplaire représentatif de toute lhumanité. Un succédané de la totalité divine. Nous nous voulons complets et autosuffisants, mais laltérité intériorisée enlève de lurgence et du piquant à sa recherche. A présent, lAutre a un prix à ne pas dépasser. Il est désiré sil enrichit notre être, rejeté sil lui demande des sacrifices. (...) Si cest lAutre qui est cause de notre insatisfaction, nous le quittons. Mieux vaut cultiver son Moi quétouffer un aspect de sa personnalité. Si nous ne savons pas nous faire aimer tels que nous sommes, en revanche nous sommes toujours prêts à nous aimer avec passion ».22
Dans la vision de Badinter, le Moi a été promu au rang de « bien le plus précieux », doté dune valeur esthétique, économique et morale. Sa valeur absolue va de pair avec la valeur relative reconnue à lAutre. On est prêt à tout miser sur lui en le transformant en un vrai objet de culte et de culture. Sa dévalorisation est similaire au pire des échecs (traduit par des réactions désespérées comme le suicide ou la drogue). Il est lié directement à lexistence du narcissisme, poussant lindividu à saimer soi-même plus que tout. Lamour de soi est devenu une éthique. Et, évidemment, « tout cela influe directement sur notre façon daimer. Lamour oblatif - qui a longtemps le modèle de lamour - a des sérieuses limites, ainsi quon lobserve dans la relation conjugale et même maternelle. (...) Dabord on procrée pour satisfaire en priorité un désir personnel et lon répugne à avoir un enfant dont on na pas envie, dans le seul but de faire plaisir à lAutre. Encore moins pour que survive lespèce, ou autre nécessité socio-économique. (...) Lamour oblatif est encore plus limité dans la relation conjugale, notamment parce que lAutre nest pas une partie de Soi au même titre que lenfant. Laltruisme est contrebalancé par limpératif de la réciprocité. Consciemment ou non, nous procédons à une stricte évaluation des pertes et profits du Moi. Donner pour recevoir, telle est la condition du couple »23
Peut-être ses considérations portées sur la manière dont une famille est conçue aujourdhui, semblent trop excessives. Mais la réalité est là, à côté de chacun de nous. On aime bien réfléchir avant de faire le pas. Je traduirais cette attitude par un manque totale de confiance à la fois en soi et en lautre. On ne veut pas risquer. Peur dêtre blessé et de souffrir ? Ou lhorreur devant la perspective davoir perdu du temps en faisant un mauvais investissement ? Ou simplement de légoïsme ? De toute façon, la notion de « famille » telle quon la connaissait autrefois, a beaucoup changé. Réduite à létat de « pacte », elle montre clairement lhésitation de lindividu à assumer tout seul et non pas poussé par la société, des responsabilités. Le contrat de mariage impliquait automatiquement la « clause » de fidélité des deux partenaires. Le pacte ne pose pas de questions là-dessus. Une fois de plus, lindividu essaie de repousser tout ce qui peut entraver sa liberté. Plus que saimer soi-même, on aime se sentir libre de tout faire, de tout essayer. Une preuve de plus qui témoigne dun égocentrisme sans mesure. On résume tout à soi en tant que seul point de référence et, par conséquent, on élimine tout ce qui ne va pas avec. Une règle simple et efficiente qui ne peut que nous réconforter dans notre univers où Moi est le centre !
« A tout prendre, les jeunes générations choisissent de plus en plus aisément les risques de la solitude à lunion tensionnelle de moins en moins supportée. Trois mots expliquent ce changement dattitude : liberté, complétude, et apathie, avec ses connotations positives et négatives. (...) En vérité, le couple, loin dêtre un remède contre la solitude, en sécrète souvent les aspects les plus détestables. (...) En nous faisant abdiquer notre liberté et notre indépendance, il nous rend plus fragiles encore, en cas de rupture ou de disparition de lAutre. (...) Pour lutter contre cette solitude-là - la pire des aliénations -, on apprend, non sans plaisir, à vivre pour soi et de cultiver son Moi. Nul doute que nous y sommes puissamment aidés par notre narcissisme exacerbé et lidéal de la complétude qui est devenu le nôtre. Protéger son Moi des risques dune souffrance venue de lAutre est devenu un impératif catégorique. »24
Badinter étend son analyse du couple aux sentiments mêmes qui le fondent. Et elle observe le manque de vraies passions et de désir, faute de limportance accrue du modèle de la ressemblance qui lui sert comme fondement. Ce modèle remplace de plus en plus celui de la complémentarité qui était dactualité autrefois. Le but même de lunion a changé, cest de retrouver en lAutre notre jumeau plutôt que notre complément. En outre, la relation amoureuse commence de plus à plus à sinspirer du modèle de lamitié et pas de celui de la passion. Les passions impliquent parfois des déchirements et de la souffrance. On les oublie comme on oublie de la même manière la perspective de devenir dépendent de lAutre, en choisissant la sérénité, la transparence et la confiance. « Aujourdhui, lAmour-Tendresse est au rendez-vous du mariage; on reste marié tant que lon en éprouve de la satisfaction. (...) Lamour se veut intense mais non passionnel, la relation paisible et non guerrière. Lunion des coeurs se nourrit de la transparence propre à lamitié. Aujourdhui on attend du couple une réussite parfaite dans tous les domaines : affectif, sexuel, intellectuel, matériel. Rien ne sera fait pour sauver une union branlante. Au nom de lauthenticité, on se sépare. Cest le salut ou lenfer. »25
Dans la société daujourdhui, le couple ne représente plus la seule variante qui assure lintégration de lindividu. Un fort nombre de personnes vivent seules, soit par la force des choses, soit parce quelles ont choisit la solitude comme mode de vie. Et, il y a de plus en plus de gens qui font ce choix aujourdhui. La solitude dévient ainsi une « expérience banalisée » et elle progresse dans le groupe des moins de 30 ans et des divorcés. La personne célibataire na plus une connotation négative, elle nest plus jugée par la société comme étant suspecte et dangereuse. Le célibat constitue aujourdhui un choix surtout pour ceux qui habitent en-haut de léchelle sociale. « Lambition féminine et les carrières valorisantes sont des puissants facteurs de solitude ou dappartements séparés ».26 Choisie ou forcée, transitoire ou définitive, la solitude est de plus en plus préférée au lien forcé.
A travers les quelques paragraphes du livre dElisabeth Badinter, on a eu loccasion de mieux se rendre compte en quoi consiste aujourdhui, en pleine postmodernité, la relation Moi-Autre, surtout dans le cas particulier du couple. On a pu constater comment des valeurs traditionnelles sont en train de changer de contenu tout en gardant la forme. Cest le cas de la « famille » qui reste de plus en plus considérée comme une simple choix et non pas comme une obligation fondamentale. Le couple postmoderne na presque rien à voir avec la famille connu par nos grands-parents. Les règles qui lui servent comme base sont dictées surtout par une longue réflexion, accompagnée dun amour de soi plus grand que jamais. Signe dévolution ou de perte de repères ? Cela reste à voir. Ce qui est important, cest que, une fois de plus, lindividu préfère au rapport à lAutre, le repli sur Soi, son univers meublé des incertitudes et des défis à relever, ayant comme centre le Moi !
Le processus de personnalisation a transformé profondément lindividu postmoderne. « Etre soi-même » est devenue équivalent à « être performant » coûte que coûte. La vie sest transformée dans une course en solitaire vers des buts qui ne peuvent être atteints que dans le domaine de limaginaire. Parce que létat de performance demande de la part de chacun dêtre jeune et dynamique tout au long de sa vie, si cela est possible. On a le droit de montrer aucun signe de faiblesse, que ce soit physique ou moral. Dépasser lâge (biologique) de la jeunesse signifie être mis hors compétition et donc mis à lécart de la vie sociale. Par conséquent, on doit tout faire pour « tromper lil » et, plus encore, se tromper soi-même. Un environnement à lallure de simulacre, ne peut engendrer quun comportement artificiel. Se mentir à soi-même dans le but déclaré de se faire passer pour lauthenticité même, cest leffort quotidien de lindividu postmoderne. Et, daprès le constat dAlain Ehrenberg, cela coûte assez cher. Pour rester celui quon nest pas, on le paie avec un état de dépression, qui devient de plus en plus courant, de plus en plus banal. Parce que, pour dépasser cet état et rester dans la course de la performance, on a cherché des remèdes. « On annonce des molécules pour chaque type de récepteur sérotoninergique (une quinzaine ont été découverts) et noradrénergique. « A déprimés divers, antidépresseurs différents », titre une revue médicale française en 1996. (...) Au total, nous disposerions aujourdhui de produits apparemment anodins et efficaces dans les divers symptômes de la dépression. « Ecarter la dépression devient aussi simple que déviter la grossesse : prenez votre pilule et soyez heureux », écrit-on dans le « Lancet » en 1990. (...) Une économie de la sérotonine sest développé depuis une dizaine dannées. »27
Lanalyse effectuée par Alain Ehrenberg sur le rôle joué par les antidépresseurs dans cette société de fin de siècle, me semble la plus pertinente. Et la plus réelle aussi. Elle soppose encore plus à la vision optimiste qu à Lipovetsky sur le processus de personnalisation. Dans les trois livres qui étudient lindividu de nos jours (Le culte de la performance, 1991; Lindividu incertain, 1995; La fatigue dêtre soi, 1998) il réussit très bien à caractériser la société en crise des années 80-90. En utilisant ses recherches, on peut très bien argumenter lorigine sociale dune maladie comme la dysmorphophobie. Une maladie qui risque se développer de plus en plus, grâce à la fragilisation continue de lindividu.
La péiode des années 80 est très importante dans la vision dEhrenberg, pour argumenter les transformations opérées au niveau de la personnalité. Ainsi, « dans les années 80, une chose changea dans la représentation de lindividu hédoniste : son épanouissement, il nallait le devoir quà lui-même. (...) Lindividu conquérant de la mythologie hexagonale était lanalogue du self-made-man américain, un des traits du mode de vie de la culture politique des Etats-Unis. (...) La rapide montée en puissance du thème de lindividualisme au cours des années 80 sest construite à la fois comme le symbole de la valorisation des initiatives de la société civile et la crise de la représentation politique. Ce que la politique ne pouvait plus faire, léconomique allait sen occuper : lentreprise, nouvelle solution miracle, devenait citoyenne. »28
Le seul responsable du phénomène dindividualisation excessive, cest, daprès Ehrenberg, la crise du politique, la diminution de limportance de lEtat-Providence, celui qui avait essayé, pendant des décennies, de protéger les intérêts des individus. Lindividualisme représenterait « laspect le plus visible dun changement global de la relation à légalité », comportant trois déplacements dans les représentations que la société se donne delle-même : leffondrement de la représentation sociale en termes de classes; le recul de lassujettissement disciplinaire de lindividu; et leffondrement des diverses politiques de lémancipation collective29. Lauteur parle dun individu-trajectoire et de son aventure entrepreneuriale des années 80 (équivalente à lépanouissement personnel), aventure qui transforme complètement les rapports entre le publique et le privée. La rhétorique de la comparaison « analogue à la compétition sportive », contraint lindividu de se penser à la fois « unique et semblable », et représente « le modèle généralisé dautodestruction », et lexpression même de « lexpérience actuelle de légalité »30
Mais, « la mythologie entrepreneuriale amorce sa décrue à la fin de la décennie quand lon saperçoit du degré de dégradation du tissu social et de linefficacité des stratégies mises en oeuvre par laction publique : le culte de la performance ne garantit plus lemploi. (...) Nous entrons dans une société de frustrations car limaginaire dascension sociale persiste dans un contexte qui ne lui est plus favorable, et il nest guère certain quil sera davantage à lavenir. (...) La rhétorique concurrentielle des années 80 laissait entendre que le premier venu pouvait réussir, celle daujourdhui laisse craindre que tout citoyen peut sombrer dans la déchéance. (...) Lindividualisme de masse a commencé sa carrière en France sous lemblème de laventure entrepreneuriale, il la poursuivrait sous la menace de la dépression nerveuse. (...) Lindividu souffrant semble avoir supplanté lindividu conquérant. Pourtant, lun ne succède pas à lautre, ils sont deux facettes du gouvernement de soi, suscitées par les styles de relations sociales et les modèles daction aujourdhui dominants. »31
Et, nous voilà devant le phénomène dindividualisme même, qui demande avant tout la capacité de prendre soi-même des décisions, dêtre son unique responsable. Plus quun repli sur sa vie privée, il sagit de la montée de la norme dautonomie : décider et agir par soi-même, avec toutes les conséquences qui en découlent. Lindividualisme actuel signifie deux choses à la fois : « le changement dans les normes daction », et « le changement dans les relations entre le privé et le public » traduit par la modélisation de la vie privée sur la vie publique, et laboutissement à un espace communicationnel destiné à négocier et pas à commander/obéir. « Privatisation de la vie publique et publicisation de la vie privée sont le double processus que ces changements recouvrent. Lindividualisme contemporain est le produit de leurs mutations parallèles ». 32
« Vouloir » et « devoir » être lacteur de sa propre vie, devient lessence des rapports à la société; « lestime de soi » se transforme en condition de laction individuelle. Mais, cette augmentation sans précédant de la responsabilité de soi-même implique laccroissement de la capacité individuelle dagir en fonction seulement de son « jugement personnel » et de son « autorité privée ». Lindividu devient ainsi de plus en plus vulnérable « simultanément plus sollicité et plus avide de reconnaissance ». On parle dun individu « incertain » marque dune « société de désinhibition », ayant comme unique but « lamélioration de soi ». Cette amélioration se réalise dans deux registres complémentaires : « la mise en scène de soi », à travers les moyens médiatiques, et « la technique de soi » par le biais des drogues. « Ingestion de substances psychotropes et exposition télévisuelle sont utilisées ici comme deux entrées sur la distance qui fait lien. La télévision et la drogue sont approchées comme des mythologies de la liberté : elles expriment les dilemmes de la liberté qui accompagnent les mutations de limaginaire égalitaire, elles nouent différemment des contradictions de la liberté qui sont moins visibles ailleurs. »33
Les trois volets dédiés par Ehrenberg à lindividu de nos jours traitent de la manière dont celui-ci doit être « assisté » pour réussir à sinscrire dans ce quon appelle « normalité ». Il est clair pour lauteur que lautonomie convoitée par tous, reste impossible à atteindre et quen plus, le prix quon doit lui payer en coupant les ponts vers Autrui, vers le monde extérieure, coûte trop cher. Si cher que maintenant on trouve plus la force nécessaire de sintégrer tout seul, on demande de laide. On demande de laide pour communiquer, pour affronter la réalité, pour trouver le fameux « bien-être » qui était censé dépendre de lunique mise en valeur du Soi-même. En fait, le Moi sest prouvé plus faible quon limaginait, son seul exploit se résumant à nous rendre seuls et angoissés. Par contre, dans sa logique implacable, la société continue à nous pousser vers lacquisition dune authenticité vidée de tout contenu, et vers un Soi-même artificiel et sans aucune valeur. Tout le monde le reconnaît, les médias le clament, mais ce qui est pire encore, on sest habitué à vivre avec.
Lassistance dun individu incapable de communiquer mais qui, par contre, doit en faire preuve tous les jours, est assurée, daprès Ehrenberg, par deux moyens: les médicaments psychotropes et le terminal relationnel que sont la télévision et les nouveaux moyens de communication (le new age électronique le cyberspace). Dans le cadre des médicaments psychotropes, son intérêt porte sur le Prozac, médicament « miracle » de nos jours, dont on a déjà dédié des livres (Petre D.Kramer, « Listening to Prozac », mais aussi Peter and Ginger Brigin, « Talking back to Prozac »). On doit savoir que le Prozac et la thérapie comportementale et cognitive (TCC) restent les traitements les plus efficaces en ce qui concerne la dysmorphophobie. Cest pour cela que je vais utiliser quelques unes des considérations dAlain Ehrenberg sur lessor fantastique des psychotropes dans la société daujourdhui.
Il est lié directement, daprès Ehrenberg, à la « survie des individus placés dans une concurrence sans dehors ». Ainsi, lindividu sous perfusion est un aspect de lentreprenarisation de la vie. Lobsession de gagner, de réussir, dêtre quelquun et la consommation en masse de médicaments psychotropes sont étroitement liées parce quune culture de la conquête est nécessairement une culture de lanxiété qui est la face dombre. Les petites pilules du bonheur, cest le profil cocoon au coeur même du profil training, la réintroduction du bien-être dans un style de vie où la prise de risque, la mise en avant de la singularité individuelle et le self-control définissent les normes de conduite de chacun. Profil cocoon car ces médicaments se rattachent à lunivers de la consommation par la recherche dun confort ou dun bien-être psychologique qui nétait pas auparavant globalement perçu comme une toxicomanie ou comme une ivresse de type alcoolique. (...) Dérivés de lopium, alcool, cannabis, hallucinogènes, médicament psychotropes, tous ces produits sont des moyens de multiplication de lindividualité. (...) Les drogues sont des techniques employées par lindividu qui cherche à devenir Dieu. (...) Car lindividu est in abstracto le dieu de la société démocratique. Il est sa transcendance, mais une transcendance mobile aux limites indéterminées (il est à la fois tout-puissant et impuissant. (...) Les drogues sont le mode daction de lhomme qui ne sest pas encore conquis ou qui est perdu, cest-à-dire qui, incapable datteindre lautonomie, dérive vers une indépendance tant à légard de lui-même que de la réalité sociale. Elles sont une manière de se décharger du poids de cette pesante liberté quest lautonomie. »34
Les médicaments psychotropes passent pour des drogues « dintégration sociale et relationnelle », capables de produire « des modifications détats de conscience » des individus. Leur rôle déclaré ? « Renforcer les capacités corporelles et psychologiques afin de mieux affronter la compétition ». « En effet, les médicaments psychotropes expriment la recherche forcenée de tenir le coup quand le rapport à Autrui, y compris les formes de la solidarité, est de plus en plus envisagé sous langle de la concurrence : ils permettent de se stimuler ou de se calmer pour être compétitif et de se rendre indépendant des contraintes sociales tout en restant socialisé. Ils sont une auto-assistance. La difficulté à atteindre lautonomie est alors simultanément évacuée par des moyens artificiels et masquée par le souci de fournir limage dautonomie, du dynamisme ou de la maîtrise de soi. Ils concernent, comme les stages de look destinés aux cadres chômeurs, les formes que prend le rapport à Autrui et à Soi quand lapparence de lindividu devient essentielle dans sa réussite professionnelle. »35
Cet effort amène lindividu, dans des conditions normales, à un état dépuisement physique et, surtout, psychique. Et la réalité nous le montre clairement, il y a une hausse très nette du syndrome dépressif en Occident (surtout en ce qui concerne les dix dernières années), les déprimés étant plus jeunes et plus nombreux quauparavant (par exemple, en France, entre le début des années 80 et celui des années 90, le taux de dépression augmente de 50%)36. « Linsécurité identitaire et laction déréglée sont les deux faces des états dépressifs à la fin du XXe siècle ».37
Mais Ehrenberg noublie pas de rappeler le lien qui existe entre la prise des médicaments psychotropes et les modifications « détats de conscience » traduites par « la multiplication artificielle des possibilités de résistance physique et psychologique » de lindividu. Il parle ainsi dun véritable « psychic-building » comme unique moyen dintégration sociale et daccroissement de la performance. Plus linsertion sociale est bonne, moins élevé est la consommation des psychotropes. Ils rendraient aux gens « la vraie personnalité », celle traduite par une grande confiance en soi et une absence totale dinhibition. « Les antalgiques de lhumeur, les drogues de fonctionnement, qui éliminent le risque de destruction de soi et rendent dépendant au comportement, addict à la normalité sociale, sont aujourdhui un des avenirs des psychotropes. Ils accompagnent le remplacement de lintériorisation des normes et ladaptation à un rôle par lextériorisation de soi, lexigence qui fait que chacun est normal, non quand il est conforme ou applique une règle, mais quand il « assure. (...) Lindividu sous perfusion psychotrope est aujourdhui une possibilité socialement envisageable, sous leffet des normes et des aspirations qui conduisent à augmenter lestime que lon se porte et le souci que lon accorde à lAutre, et techniquement réalisable, par les antidépresseurs qui soignent des troubles dont il importe de moins en moins de savoir sils sont des maladies »38
Létat de « normalité » envisagé aujourdhui, demande non pas une identification à des « modèles parentaux » ou à des « rôles sociaux », mais une identité totale (« être semblable à soi »). En même temps, il demande de la part de lindividu la capacité « daction individuelle ». « La question de lidentité et celle de laction se nouent de la manière suivante : versant normatif, linitiative individuelle sajoute à la libération psychique; versant pathologique, la difficulté à initier laction sassocie à linsécurité identitaire. Le recul de la régulation par la discipline conduit à faire de lagent individuel le responsable de son action. (...) Commettre une faute à légard de la norme consiste désormais moins à être désobéissant quà être incapable dagir. Il y a là une autre conception de lindividualité. (...) Linsécurité identitaire et laction déréglée sont les deux faces des états dépressifs à la fin du XXe siècle »39
« Désinhiber laction », voilà lurgence immédiate. Pour être accepté et inséré au sein de la société on na pas le droit de connaître linhibition. On doit être désinvolte et capable dentrer facilement en communication avec les autres. On doit être capable dagir. Mais, depuis quelques temps, on ne peut plus le faire tout seul. On a besoin daide. Et on a trouvé les antidépresseurs, en ciblant aussi le point faible: le taux de sérotonine (neurotransmetteur, considéré comme le vecteur neurochimique de léquilibre de la personne). Au cours des années 80, on assiste au lancement dISRS (les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine), mais en même temps on nest pas encore capables de dire si les variations de la sérotonine sont vraiment responsables de laction antidépressive (?!) ou sil sagit simplement dun marqueur de mécanismes plus complexes. De toute façon, les ISRS seraient proches de lantidépresseur idéal, cela veut dire, sans effets secondaire. On entre ainsi dans le merveilleux monde du Prozac.
« Le Prozac est un antidépresseur dit de troisième génération, qui modifie le taux dun neurotransmetteur, la sérotonine. Il fait lobjet de nombreux détournements dusage de la part de patients non déprimés à cause de ses propriétés psychostimulantes. Elles ne sont pas spécifiques au Prozac, pas plus quaux autres sérotoninergiques, mais cest investie sur lui une telle demande de la part des gens « bien portants » quil a fait lobjet dintenses débats publics dès 1990 aux Etats-Unis. Moralité : pour réussir désormais dans la vie et être bien dans sa peau, il est recommandé, psychologiquement, davoir un comportement hyperthymique et, biologiquement, un fort taux de sérotonine. La preuve? Des personnages dynamiques, comme le milliardaire Donald Trump ou le téléévangeliste Jim Bakker, en ont pris, en prennent ou en prendront, et ne le cachent pas. Si les gagneurs sont saisis par la dépression, sils souffrent de carence narcissique (version psychanalytique) ou dinsuffisante estime pour eux-mêmes (version comportementaliste), les troubles mentaux ne sont plus une faiblesse à cacher : ils relèvent de la normalité »40
Il est toujours intéressant de voir en quoi consiste « les troubles mentaux ». Apparemment, daprès la dernière édition DSM III-R (Manuel Statistique et Diagnostique des Troubles Mentaux), publié par lAssociation américaine de psychiatrie, les troubles mentaux passent pour des « perturbations comportementales ». De cette façon une souffrance psychique consiste en un trouble dhumeur qui se manifeste par un simple « déficit dénergie ». En même temps, lévolution de la neurobiologie du cerveau a permis la découverte dune sorte de schéma de fonctionnement des troubles mentaux. Tout est ainsi réduit aux neuromédiateurs et à leurs cibles, les récepteurs de type neuronal. Ce sont justement ces récepteurs qui permettent la diversification de la gamme des antidépresseurs : « des molécules de plus en plus précises quant aux récepteurs quelles visent », ayant par ailleurs de moins en moins deffets secondaires. « En soignant des fonctions mentales, des troubles de comportement, en sorientant sur les variations des neurotransmetteurs de mieux en mieux ciblées, on abandonne des entités nosographiques spécifiant des maladies pour se centrer uniquement sur les symptômes qui handicapent le citoyen ordinaire dans son existence. Lutopie pharmacologique de la modification chimique du moindre trait de caractère, pour développer des comportements hyperthymiques, devient une réalité. Le style des pratiques de recherche, les progrès de la neurobiologie et les changements dans la classification des maladies mentales conduisent à cette bizarre pratique clinique qui offre la possibilité imaginaire de bâtir à la demande une personnalité virtuelle : le diagnostic consiste à repérer les troubles en se référant à ce que « ressent » le « malade » puis à les apaiser. Les troubles de lhumeur nont plus lencadrement normatif de la nosographie et le médecin risque de devenir un régulateur dautomédication, qui diminue un symptôme ou développe une sensation choisie par le patient. (...) La tendance à la « médicalisation de lexistentiel », recouvre le délicat débat sur le statut de la souffrance psychique ». (...) On est passé progressivement du traitement des troubles psychiques à la médicalisation systématique de la simple souffrance psychique existentielle ».41
Apparemment, le mythe de la performance a atteint aussi le domaine de la recherche médicale. On se veut efficient et surtout rapide dans la « guérison » de lindividu. En réduisant la maladie psychique à un trouble dhumeur qui peut être décrit dune manière simple : un neurotransmetteur et un récepteur neuronal, on gagne en précision mais, surtout, on gagne du temps. Par ailleurs, la découverte du Prozac, « la pilule de linitiative » a permis non seulement daméliorer lhumeur et de faciliter laction, mais aussi dinfluencer dune façon positive le comportement des gens (parfois pas véritablement déprimés). Il les aident à assurer. Ce médicament doué de précision, qui a un champ daction large (tous les troubles de comportement) et na pas deffets secondaires, devient « un modificateur de conscience qui transforme la personnalité dans un sens socialisant sur le plan relationnel », « il rend lindividu disponible à Autrui, lui permet de faire face aux situations conflictuelles ou de supporter les multiples frustrations de la vie ordinaire ». Il est à la fois, un médicament et une drogue.42
Mais il ny a pas de drogues parfaites. Leurs consommation comporte toujours des risques. Dans le cas des psychotropes, deux me semblent les plus importantes. La première est liée à la tendance de rendre pathologiques certaines traits de personnalité lorsquelles ne correspondent pas au profil demandé par la société. De cette façon, une personnalité dépressive peut passer pour une maladie, alors que lhyperthymie serait considérée comme un état de santé optimal.43 La deuxième semble encore plus problématique. En administrant ces médicaments « de confort » sans différencier la souffrance psychique dun simple malheur ordinaire, on risque de ne plus pouvoir affronter les difficultés quotidiennes sans une « assistance chimique ». On entre ainsi dans un phénomène de dépendance, similaire à celui produit par les drogues traditionnelles.
Par ailleurs, même si lon a transformé la dépression en une simple maladie de la « transmission neurochimique » elle reste « récidivante » et « à tendance chronique ».44 Ainsi, les dépressions ont un caractère récurrent dans trois quarts des cas. « De nombreux auteurs portent alors lattention aux traitements de maintenance - les traitements prophylactiques des dépressions récurrentes. La plupart de ces patients devraient bénéficier dun tel traitement car seule sa durée est sujette à discussions : pour certains, le traitement peut être poursuivi une vie entière, pour dautres, la durée butoir est de cinq ans, mais les critères relèvent plus de lintuition clinique que de résultats standardisés. On voit, en tout cas, proposer un traitement à vie pour un seul épisode dépressif si le patient a plus de 50 ans, pour deux épisodes sil a plus de 40 ans, pour plus de deux en dessous de 40 ans ».45 En outre, linterruption du traitement avec des antidépresseurs peut présenter un risque accru de rechute dépressive. De toute évidence, même si les effets positifs sont visibles, le traitement contre létat de dépression ne conduit pas à une guérison complète.
Les antidépresseurs diminuent plus ou moins linsécurité identitaire dune personne ressentant chroniquement son insuffisance, ils favorisent la régulation de laction aussi longtemps quils sont ingérés - du moins quand la dépression ne résiste pas. Laccompagnement de longue durée se substitue à la guérison, précisément parce que les antidépresseurs sont aussi des médicaments antinévrotiques : ils mettent les conflits à distance. (...) Cette situation paradoxale, où le médicament est investi de pouvoirs magiques alors que la pathologie se chronicise, commande linterrogation sur les limites de la maladie. On comprend que la distinction entre normal et pathologique soit devenue un problème dordre moral. »46
Mais les propos les plus intéressants sont ceux visant le champ daction individuelle dans le XXe siècle. Dans la perspective de lauteur on assiste à une demande « institutionnelle » dagir à tout prix, en sappuyant exclusivement sur Soi-même, à « avoir de linitiative » plutôt quà « obéir », à sinterroger sur « ce quil est possible de faire » et non plus sur « ce qui est permis de faire ». Lhomme contemporain vivrait avec la certitude que « chacun devrait avoir la possibilité de créer par lui-même sa propre histoire au lieu de subir sa vie comme un destin ». Mais, plus il tend vers le surhumain (« agir sur sa propre nature, se dépasser, être plus que Soi »), plus il est fragile. « La dépression est ainsi la mélancolie plus légalité, la maladie par excellence de lhomme démocratique. Elle est la contrepartie inexorable de lhomme qui est son propre souverain. Non celui qui a mal agi, mais celui qui ne peut pas agir. La dépression ne se pense pas dans les termes du droit, mais dans ceux de la capacité. »47
En même temps, la dépression et la dépendance aux médicaments (contre les troubles du comportement) représentent les aspects de la pathologie de linsuffisance (due à linhibition). La dépression représenterait « la pathologie dune conscience qui nest quelle-même », alors que la dépendance serait « la pathologie dune conscience qui nest jamais assez elle-même ».48 Et la remarque dEhrenberg semble plutôt amère : « On me pardonnera peut-être cette bien mauvaise nouvelle : la toute-puissance annoncée des antidépresseurs est le cache-misère dune maladie inguérissable, comme nous allons le voir dès à présent. Tout devient dépression parce que les antidépresseurs agissent sur tout. Tout est soignable, mais on ne sait plus très bien ce qui est guérissable. En même temps que le conflit se perd de vue, la vie se transforme en maladie identitaire chronique. Ce nest pas nécessairement un mal, car nos individualités sont parfaitement construites pour supporter cette « maladie », mais il vaut mieux savoir ce que celle-ci recouvre. »49
Le discours dAlain Ehrenberg sur lindividu contemporain semble assez triste mais, certainement, il est beaucoup plus réaliste que celui de Lipovetsky. Cette course après une authenticité entièrement artificielle, cet effort au-dessus des limites, pour être toujours en action, toujours ouvert aux autres, toujours capable de prendre des initiatives, ne représentent que le moyen sûr de sombrer dans langoisse et dans la dépression. « Quel que soit le domaine envisagé (entreprise, école, famille) le monde a changé de règles. Elles ne sont plus obéissance, discipline, conformité à la morale, mais flexibilité, changement, rapidité de réaction etc. Maîtrise de soi, souplesse psychique et affective, capacités daction font que chacun doit endurer la charge de sadapter en permanence à un monde qui perd précisément sa permanence, un monde instable, provisoire, fait de flux et de trajectoires en dents de scie. La lisibilité du jeu social et politique sest brouillé. Ces transformations institutionnelles donnent limpression que chacun, y compris le plus humble et le plus fragile, doit assumer la tâche de tout choisir et de tout décider. »50
Cette émancipation individuelle en deux vagues : « la conquête de lidentité personnelle » et « la réussite sociale par linitiative individuelle », nous a amené à un point où « on change sans avoir le sentiment de progresser ».51On sait plus vers quel but concentrer les efforts, on a limpression dêtre arrivé à un endroit où tout ce qui reste à faire cest attendre en bougeant continuellement comme les molécules dans un mouvement brownien. Ces médicaments psychotropes réussissent à nous maintenir dans un état dagitation avec des pertes énergétiques mineures. Plus la société nous impose dagir pas nous-mêmes, moins nous en sommes capables. Plus elle nous demande dentrer en contact avec Autrui, plus nous le faisons à travers une séduction froide et plus nous restons coincés dans notre univers bâti autour du tout-puissant Moi. Plus il est fort, plus lindividu est fragile.
Baudrillard caractérise très bien la séduction dont la postmodernité se sert largement. Dans sa vision « la séduction est ce qui ôte au discours son sens et le détourne de sa vérité. (...) Toutes les apparences se conjurent pour combattre le sens, pour déraciner le sens intentionnel ou non et le reverser à un jeu, à une autre règle du jeu, arbitraire celle-ci, à un autre rituel insaisissable, plus aventureux, plus séduisant que la ligne directrice du sens. »52 Il parle de la séduction du discours mais aussi de celle de limage où Narcisse est plus que présent. « Car si toutes choses ont pour vocation divine de trouver un sens, une structure où elles fondent leurs sens, elles ont sans doute aussi pour nostalgie diabolique de se perdre dans les apparences, dans la séduction de leur image, cest-à-dire de réunir ce qui doit être séparé en un seul effet de mort et de séduction. Narcisse. (...) Le miroir de leau nest pas une surface de réflexion mais une surface dabsorption. (...)Dans le mythe narcissique il ne sagit pas dun miroir tendu à Narcisse pour quil sy retrouve idéalement vivant, il sagit du miroir comme absence de profondeur, comme abîme superficiel, qui nest séduisant et vertigineux pour les autres que parce que chacun est le premier à sy abîmer. (...) III be your Mirror !, ne signifie pas « Je serai votre reflet » mais « Je serai votre leurre ». Séduire cest mourir comme réalité et se produire comme leurre. (...) La stratégie de la séduction est celle du leurre. (...) La séduction ne produit que du leurre et elle en obtient tous les pouvoirs, dont celui de renvoyer la production et la réalité à son leurre fondamental. Elle guette même linconscient et le désir, en refaisant de ceux-ci un miroir de linconscient et du désir. »53
Plus que jamais les gens ressemblent à ces leurres dont parle Baudrillard. Plus que jamais on se laisse engloutir par lartificiel tout en essayant dêtre authentique. Et le corps subi le même traitement. Se sentir soi même lorsquon est âgé signifie ne surtout pas montrer les signes du vieillissement, rester jeune, aussi jeune que lâme. Etre soi-même se réduit justement à cacher tous les petits détails qui donnerait la touche personnelle. Il sagit, en réalité dun Soi-même envisagé et mis au point par la société; pour être ainsi on doit obéir à certaines règles de comportement, de tenue vestimentaire ou de présence physique. Le Soi-même, qui normalement devrait être inné, devient quelque chose dacquis qui demande de la part de lindividu des efforts soutenus avec laide des psychotropes. On ne peut pas être soi-même, cest la plus grande illusion de tous les temps. Dans une société où la séduction froide et lattitude réservée passent pour des signes du comportement civilisé, le Soi-même ne ferrait que nous mettre dans une situation embarrassante.
La société postmoderne est celle qui nous faire oublier la vérité des choses en nous leurrant avec la perspective du « tout est possible ». Peut-être, mais avec quels efforts ? Tout ce quon a réussit à faire cest sisoler et couper tous les ponts vers Autrui. Une distance raisonnable à garder pour ne pas empiéter sur son intimité, une attitude réservée et la séduction vidée de tout contenu, voilà ce quon utilise comme liens. Et, tout ce quon ressent (en raison de labsence dune réelle communication), cest la peur du regard de lAutre, la peur de la façon dont il va nous analyser. Pour le contrecarrer on soigne les apparences, on les rend les plus parfaites possibles. Et si, par malheur, cela nest pas possible, la peur se transforme en une sorte de déception vis-à-vis de soi-même. Un mécontentement qui peut nous accompagner tout au long de notre vie et qui, parfois, peut se radicaliser sous la forme de troubles obsessionnels. La dysmorphophobie en fait partie. Et son traitement est justement basé sur les antidépresseurs décrits par Ehrenberg dans ses livres sur lindividu « incertain ».
Les psychiatres ont essayé de trouver les causes génératrices de cette maladie. Dans son livre, Katherine Phillips, avance comme hypothèse lexistence de trois facteurs qui agissent en même temps : biologique, psychologique et sociologique. Le facteur biologique se réfère justement au taux de sérotonine et confère des raisons pour lutilisation des ISRS; le facteur psychologique est lié à des antécedents familiaux, quant au facteur sociologique, il reste encore à analyser. Tout ce quon sait cest que la culture médiatique, par les images des corps parfaits quelle véhicule, peut aggraver létat de souffrance des malades. Mais, en parcourant tout ce tableau avec les nouvelles données sur la société et lindividu quelle construit, je me rend compte que la problématique est encore plus complèxe quà première vue.
Les gens atteints par la dysmorphophobie (la forme la plus sévère), fuient la compagnie, quittent le milieu social même leur propre famille, pour se replier complétement sur eux-mêmes. Ils deviennent incapables de communiquer ou de simplement accepter la présence de lautre de peur que celui-ci ne fasse pas attention aux défauts monstrueux quils imaginent avoir. En même temps, ils réfusent den discuter ou ils ont honte de ce qui leur arrive. Ils trouvent que cette anormalité pourrait être soignée par une intérvention chirurgicale, mais une fois vu le résultat ils néprouvent aucune satisfaction. Et, après de nombreux essais, soit ils intérviennent deux-mêmes sur le défaut à laide dune chirurgie artisannale, soit ils font des tentatives de suicide.
Le dysmorphophobique illustre le mieux langoisse qui assaille lindividu contemporain face au regard de lAutre. Les gens les plus forts savent bien cacher cette peur sous lapparence dune attitude résérvée, sous le masque dune politesse qui peut tenir lAutre à lécart, dune manière civilisée. En regardant les changements opérés au niveau de la société entière, on se rend compte quaprès avoir cassé toutes les normes, après avoir renversé toutes les valeurs traditionnelles, on passe, pour linstant, par une période de transition où les choses essaient de se remettre en place. Cette remise en place demande toutefois, une règle à suivre. Un système de valeurs autour duquel on peut établir un nouvel ordre. Et ceci, pour le moment, nexiste pas. La seule valeur viable pour lindividu, reste sa propre personne entraînnée tous les jours dans le rythme agité dune vie linéaire. Cest une routine qui assure, à première vue, un état de confort. On sy habitue et on trouve cela normal.
La plupart du temps on est confronté à lAutre et à langoisse quil nous provoque. Faute de manque de communication, on le perçoit plus facilement comme source potentielle de problèmes que comme un partenaire dans notre existence quotidienne. Mais ce qui reste le plus triste est le fait quon trouve cette attitude de défense, absolument normale. On vit avec jusquà la dépression qui, elle aussi devient « normale » dans de telles conditions. La dysmorphophobie ne fait que montrer, dune manière extrême, ce qui nous arrive depuis quelques temps. La peur de Soi-même, sil nest pas conforme aux attentes de la société, sajoute à lagoisse vis-à-vis de lAutre (qui reste le seul capable dentrevoir, si cest le cas, la petite défaillance dans notre « parfait » fonctionnement), et les individus ne font que shabituer avec. Et lorsque cette peur les dépasse, ce sont les troubles « du comportement » qui les remplacent en tant que « Moi » solitaire et inadapté. La dysmorphophobie cest la maladie de la peur de lAutre lorsque Soi-même évite de la regarder en face.
1 v. Umberto Eco, Au nom de la Rose. apud Nicolas Riou, Pub Fiction. Société postmoderne et nouvelles tendances publicitaires, Editions dOrganisation, 1999, p.11
2 v. Nicolas Riou, Pub Fiction. Société postmoderne et nouvelles tendances publicitaires, Editions dOrganisation, 1999, p.9
3 v.Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, les Editions de Minuit, 1979, pp.7-8
4 v. Nicolas Riou, ibidem, p.74
5 v. op. cit., p.79
6 v. op. cit. , p.7
7 v. op. cit., pp. 13-16
8 v. op. cit., pp.43-49
9 v. op. cit., pp.67-68
10 v. op. cit. , p.93
11 v. op. cit., p.94
12 v. op. cit., pp.96-98
13 v. op. cit., pp.117-121
14 v. op. cit., p. 53
15 v. Alain Ehrenberg, Le culte de la performance, Calman-Lévy, 1991
16 v. Gilles Lipovetsky, Lère du vide. Essais sur lindividualisme contemporain, Editions Gallimard, 1983, p.56, pp.60-61
17 ibidem, p.63
18 ibidem, p.67
19 ibidem, p.87
20 ibidem, p.79
21 v. Elisabeth Badinter, LUn est lAutre, Odile Jacob, 1986, p.320
22 ibidem, p.322
23 ibidem, pp.325-328
24 ibidem, pp.334-336
25 ibidem, p. 346
26 v. François de Sangly, « Mariage, dot scolaire et position sociale », Economie et Statistiques, no.142, mars 1982. apud Elisabeth Badinter, LUn est lAutre,...., p.351 « Plus la position est élevée dans léchelle sociale et plus le taux de célibat progresse : 10% chez les ouvrières, il atteint 24% chez les femmes cadres supérieures. (...) Près de 28% des femmes célibataires sont cadres moyens ou supérieurs contre 8% des hommes célibataires; 14% des femmes mariées sont cadres contre 21% des hommes mariés. »
27 v. Alain Ehrenberg, La fatigue dêtre Soi, Odile Jacob, 1998, p.195
28 idem, Lindividu incertain, Calman-Lévy, 1995, pp.15-16
29 idem, Le culte de la performance, Calman-Lévy, 1991, pp.280-281
30 ibidem, p.282
31 idem, Lindividu incertain, Calman-Lévy, pp.17-18
32 ibidem, pp.18-19
33 ibidem, pp.23-28
34 idem, Le culte de la performance, Calman-Lévy, pp.257-259
35 ibidem, p.260
36 idem, La fatigue dêtre Soi. Dépression et société, Odile Jacob, 1998 p.196
37 ibidem, p.182
38 idem, Lindividu incertain, Calman-Lévy, 1995, pp.149-150
39 idem, La fatigue dêtre Soi. Dépression et société, Odile Jacob, 1998, pp179-180
40 idem, Lindividu incertain, Calman-Lévy, 1995, p.142
41 ibidem, pp.143-147
42 ibidem, p.146
43 ibidem, p.150
44 idem, La fatigue dêtre Soi. Dépression et société, 1998, p.208
45 ibidem, p.211
46 ibidem, p.217
47 ibidem, pp.234-236
48 ibidem, p.238
49 ibidem, p.205
50 ibidem, p.200
51 ibidem, pp.199-201
52 v. Jean Baudrillard, De la séduction, Galilée, 1979, pp.77-79
53 ibidem, pp.95-99