« On sait que tout individu est à la fois émetteur dune apparence physique et récepteur de lapparence dautrui. Toute rencontre entre les individus donne lieu à une émission-réception mutuelle dimpressions et linformations par le moyen de lapparence. Ce type de relation est régi par deux systèmes de conventions sociales de nature différente. Dun part, linformation mutuelle de deux partenaires par lapparence repose sur un système dordre sémiologique. Ce système est de même nature que ce quil est convenu dappeler la communication non verbale, le langage du corps ou le langage de la mode. Dautre part, lapparence est lobjet, comme toutes les relations sociales, dun ensemble de règles et usages concernant sa pratique, qui relèvent de la morale ou de la bienséance et même, pour employer le mot, de létiquette. » (M.T. Duflos-Priot)
Dans le chapitre précédent on a pu constater comment les changements intervenus au niveau de la société agissent directement sur la manière de vivre de chaque individu. A une société en train de se décomposer en une multitude de petites « tribus », correspond un individu entraîné dans un mouvement chaotique, dans une quête sans fin dune communauté à laquelle il pourrait sattacher. Au brisement des liens correspond le repli excessif sur soi-même; le manque de communication, la peur du regard de lAutre (un étranger dont on ne connaît rien), limage contrefaite du « tout est possible si lon veut et si on se donne à fond... », langoisse liée à la perspective de « ne pas être à la hauteur » et la dépression. Chacune des transformations passées au niveau « macro » a son équivalent au niveau « micro », dans lordre logique des choses. Lindividu postmoderne est limage fidèle de son environnement : biologique ou bien social.
On a vu que, dun certain point de vue, la dysmorphophobie peut être envisagée comme lexpression aiguë de léchec du fonctionnement par « Soi-même » de la part de lindividu. Dans ce chapitre on portera lattention sur limage du corps, dimension subjective qui reflète dune manière intime toutes les transformations opérées au niveau de la culture, transformations qui vont se retrouver dans la conduite de chacun dentre nous. Les médias, par les stéréotypes quils véhiculent, jouent énormément sur la façon dont cette image est conçue. La preuve ? Le nombre de plus en plus accru de gens mécontents de leurs corps.
Mais, avant tout, on doit mettre en évidence lultime conséquence des changements opérés au niveau de la société, et qui touche la relation entre lindividu et son propre corps. « Le retour au corps », voilà comme certains auteurs envisagent ce nouveau rapport au corps. Jai choisi les points de vue des trois auteurs : Jean Baudrillard, Gilles Lipovetsky et David Le Breton, pour illustrer cet aspect.
« Incontestablement, la représentation sociale du corps a subi une mutation dont la profondeur peut être mise en parallèle avec lébranlement démocratique de la représentation dautrui; cest lavènement de ce nouvel imaginaire social du corps que résulte le narcissisme. De même que lappréhension de laltérité dautrui disparaît au bénéfice du règne de lidentité entre les êtres, de même le corps a perdu son statut daltérité, de res extensa, de matérialité muette, au profit de son identification avec lêtre sujet, avec la personne. (...) La personnalisation du corps appelle à limpératif de jeunesse, la lutte contre ladversité temporelle, le combat en vue de notre identité à conserver sans hiatus ni panne. (...) Comme toutes les grandes dichotomies, celle du corps et de lesprit sest estompée; le procès de personnalisation, plus particulièrement ici, lexpansion du psychologisme, gomme les oppositions et hiérarchies rigides, brouille les repères et identités marqués. (...) Le corps psychologique sest substitué au corps objectif et la prise de conscience du corps par lui-même est devenue une finalité même du narcissisme; faire exister le corps pour lui-même, stimuler son auto-réflexivité, reconquérir lintériorité du corps, telle est luvre du narcissisme. (...) Ne pas omettre que, simultanément à une fonction de personnalisation, le narcissisme accomplit une mission de normalisation du corps (...) la normalisation postmoderne se présente toujours comme lunique moyen dêtre vraiment soi-même, jeune, svelte, dynamique. (...) Le narcissisme, par lattention pointilleuse quil porte au corps, par son souci permanent de fonctionnalité optimale, fait tomber les résistances « traditionnelles » et rend le corps disponible pour toutes les expérimentations. (...) Rien moins que le degré 0 du social, le narcissisme procède à dun hyper-investissement de codes et fonctionne comme type inédit de contrôle social sur les âmes et les corps.1
La vision de Lipovetsky réussit très bien à mettre en évidence linterdépendance qui existe entre la société, lindividu et son corps. Avec la remarque que, de toute évidence, la relation reste unidirectionnelle : lindividu subit les conséquences dues aux changements opérés au niveau de la société, le corps, à son tour, subit les effets dus au manque de lien et au processus de personnalisation. Lipovetsky introduit la notion de « corps psychologique » qui prend la place du corps objectif; il parle dune « prise de conscience du corps par lui-même ». Ce corps sidentifie désormais avec la personne (le sujet), il ny a plus de dichotomie, le corps a réussit à conquérir sa propre intériorité. En même temps, le contrôle social nest pas du tout relâché, il sajoute au processus de normalisation en imposant des règles qui doivent être respectées pour être vraiment « soi-même ». Cest laspect de la « normalisation du corps », réalisée par un « hyper-investissement des codes ». La boucle est bouclée. « Etre Soi-même » nest pas un choix personnel, cest la société qui impose des normes, des codes que lindividu doit intérioriser. Une fois de plus, il nest pas libre de ses mouvements, même si lon a parlé pendant des années dune certaine « libération du corps ». Tout doit être fait en respectant la norme. Et si cette norme ne correspond pas au profil intérieur de lindividu, le repli sur soi, le regard critique vis-à-vis de soi-même, et la peur du regard de lAutre, ne peuvent être que des conséquences logiques.
David Le Breton se penche lui aussi sur cette nouvelle perspective sur la relation entre lindividu et son propre corps, dans la société actuelle. Dune part il parle dun vrai « escamotage ritualisé » du corps, de leffacement et de la discrétion en tant que « statut idéal du corps dans la société occidentale ». Dans sa vision « la mise en jeu » du corps se traduit en fait par une « mise à distance » vis-à-vis dautrui. « Rites dévitement (ne pas toucher lautre, sauf dans des circonstances particulières, une certaine familiarité entre les interlocuteurs etc., ne pas montrer son corps nu ou partiellement dénudé, sauf dans certaines circonstances précises etc.) ou de régulation du contact physique (poignée de main, embrassade, distance entre les visages et les corps, lors de linteraction etc.). »2 En outre, lindividu ne prendrait conscience de lexistence « matérielle » de son corps que seulement dans des moment de crise ou dexcès : « douleur, impossibilité physique daccomplir tel acte, blessure, fatigue... ».
« Le corps est le présent-absent, à la fois pivot de linsertion de lhomme dans le tissu du monde et support sine qua non de toutes les pratiques sociales, il nexiste à la conscience du sujet que dans les seuls moments où il cesse de remplir ses fonctions habituelles, lorsque la routine de la vie quotidienne disparaît ou lorsque se rompt « la silence des organes ». »3 Etre « à lécoute de son corps » traduirait en effet lessai de lindividu de lutter contre « le silence qui imprègne sa chair ». Ce silence serait en fait lorigine des troubles liés au narcissisme : « impression de ne rien sentir, vide intérieur, sidération des sens et dintelligence, blancheur de lexistence, atonalité ». Mais, on devrait souligner aussi que réussir à prendre conscience du silence de son propre corps implique automatiquement lexistence dun espace vide autour de sa propre personne, une coupure totale de lien avec Autrui, autrement dit, une immense solitude.
Dans la vision de Le Breton, on peut parler de lexistence de deux corps, celui quon exhibe « triomphant, sain, jeune et bronzé », et celui du quotidien « dilué dans la banalité des jours ». « Si le nouvel imaginaire du corps nest pas sans incidence sur le quotidien, ses effets restent mineurs, ils concernent plus limaginaire que le corps vécu. »4 Le premier type de corps tombe sous les rites de leffacement, la seule possibilité de refaire une « alliance ontologique » avec son possesseur cest celle « des exercices » physiques. Cest le seul moment où lindividu réussit à entrer en contact avec les autres (jusque là totalement inconnus), en acceptant « le contact de la main ou de la peau de lautre », le jeu imposant à chacun dêtre à tour de rôle : « outil puis acteur, objet puis sujet ». Mais, en règle générale, « le corps doit passer inaperçu dans léchange entre les acteurs, même si la situation implique pourtant sa mise en évidence. Il doit se résorber dans les codes en vigueur et chacun doit pouvoir retrouver chez ses interlocuteurs, comme dans un miroir, ses propres attitudes corporelles et une image qui ne le surprenne pas. »5 Si cette possibilité de se « projeter dans lAutre » ne peut pas se réaliser, celui-ci « cesse dêtre le miroir rassurant de lidentité », « casse la sécurité ontologique qui garantit lordre symbolique », et le sentiment dangoisse sinstalle.
Quant au corps exhibé, il représente le résultat direct du fonctionnement de la publicité. Ainsi « le corps libéré de la publicité est propre, lisse, net, jeune, séduisant, sain, sportif. Ce nest pas le corps de la vie quotidienne. »6 En réalité, Le Breton considère cet aspect comme « limaginaire du corps », un imaginaire profondément « dualiste ». Ainsi, la « libération du corps » représenterait en fait une « libération de soi, le sentiment davoir gagné un épanouissement » à travers « un usage différent de ses activités physiques » ou une « gestion neuve de son apparence ». « Ecarter le corps de sujet pour affirmer ensuite la libération du premier est une figure de style dun imaginaire dualiste. »7
« Le dualisme moderne nécartèle pas lâme (ou lesprit) et le corps, il est plus insolite, plus indéterminé, il avance masqué, tempéré, sous des formes nombreuses, mais qui toutes reposent sur une vision duale de lhomme. Lieu de jubilation ou de mépris, le corps est, dans cette vision du monde, perçu comme autre que lhomme. Le dualisme contemporain distingue lhomme de son corps. Sur les deux plateaux de la balance, celui du corps, méprisé et destitué de la techno-science ou celui du corps choyé de la société de consommation. »8
Le Breton sattaque lui aussi au processus dindividualisation qui se déroule à lintérieur de la société daujourdhui. Lindividualisme « invente le corps en même temps que lindividu », et cela dans la situation où les liens entre les acteurs sont « moins sous légide de linclusion que sous celle de la séparation ». Autrement dit, le degré dindividualisation dit tout sur létat de lien social, plus il est élevé moins le lien est fort. Dans sa dernière étape, celle « datomisation des acteurs et de lémergence dune sensibilité narcissique », on assiste à la transformation du corps en « refuge et valeur ultime ». Cest la seule certitude de lindividu, le seul moyen de se « rattacher à une sensibilité commune, rencontrer les autres, et se sentir toujours en prise avec une société où règne lincertitude ».
Et le processus dindividualisation ne sarrête pas là. Une fois le lien avec autrui rompu, lindividu transforme son corps dans un « autre soi-même », un « alter ego », un « équivalent du sujet », cest-à-dire « personne ». On assiste ainsi au passage du « corps objet » au « corps sujet », à la promotion du corps au stade de « personne à part entière en même temps que miroir, faire-valoir ». De cette façon « lindividu devient sa propre copie », le corps pouvant se détacher du sujet pour mener seul son aventure. « La relation duale corps-sujet favorise létablissement de priorité de cet ordre, puisque agir sur lun engendre nécessairement des conséquences sur lautre. »(...) Le corps alter ego ne change en rien la désymbolisation dont le corps est lobjet, à linverse, il en témoigne sous une autre forme, mais en psychologisant la matière, en la rendant plus habitable, en y ajoutant une sorte de supplément dâme (supplément de symbole). Il favorise la mise en place, à léchelle de lindividu, dun tenant-lieu de relation à lautre. La symbolique sociale tend, là où elle manque, à être remplacée par la psychologie. Les carences de sens ne sont plus imputées au social, mais résolues individuellement dans un discours ou les pratiques psychologiques du corps est un « signifiant flottant » particulièrement propice à ces remaniements. »9
Lindividualisme contemporain va engendrer nécessairement le phénomène de narcissisme. Le schéma est le même que dans le cas de Lipovetsky. Le Breton parle lui aussi dune « mutation anthropologique » qui « change la nature du symbole » qui ne fait que de « juxtaposer les acteurs » par une « consommation commune de signes », en tant que « sujet privé ». « En plongeant dans le miroir où il forge le sentiment de son bien-être et de sa séduction personnelle, lhomme individualisé voit moins sa propre image que son allégeance plus ou moins heureuse à un agencement de signes. Une tonalité narcissique traverse aujourdhui mezza voce la sociabilité occidentale. »10 Le narcissisme est envisagé par lauteur en tant que discours sur « une certaine ambiance du social », « lune des veines de la sociabilité », « une idéologie du corps », limage dun dualisme qui « érige le corps en faire-valoir ». Il représente le travail sur soi, la recherche dune « personnalisation de la relation au monde » par la mise en avant « des signes vestimentaires, dattitudes, mais aussi et surtout de signes physiques ». Cest aussi un « inducteur de sociabilité » par sa capcacité dadapter « le choix personnalisé » lorsque lambiance sociale « élargit son champ dinfluence dans la sphère la plus intime du sujet ».
Dans lanalyse de Le Breton sur le corps et sur la relation établie entre corps et individu (dans la perspective de lémergence de nouveaux phénomènes sociaux tels que : lindividualisme et le narcissisme), on retrouve une fois de plus le rapport à lAutre. En fait, le corps essaie détablir la proximité, le lien coupé dans la société contemporaine. Il est envisagé à la fois en tant que matérialité et en tant quimaginaire. Il y a une grande différence entre celui qui nous accompagne dans la routine quotidienne, et celui que les médias nous exhibent à travers ses images. Le corps matériel, représente un support encombrant et pénible, il doit être escamoté à travers une attitude réservée, propre à la société contemporaine. Il doit respecter une certaine conduite imposée par le social. La barrière peut être dépassée uniquement par le biais des exercices physiques, moments de rapprochement qui ne mettent pas en danger la vie privée de chacun. Parce que préserver son intimité représente lune des conditions de lintégration sociale.
En ce qui concerne « limaginaire du corps » David Le Breton propose une vision dualiste alors que Lipovetsky proposait la version du corps psychologique qui prend la place au corps objectif. Dans la conception dualiste, par contre, on écarte le corps du sujet, le corps va sautonomiser et, en se libérant on va libérer lindividu. Le corps devient un « alter ego », « personne à part entière en même temps que miroir - non plus miroir de lAutre dans le champ du symbole, mais miroir de lêtre dans le renvoi du même ». De toute façon, les deux processus représentent les conséquences directes de lindividualisation (personnalisation) et, surtout, du narcissisme. Les deux auteurs gardent lidée de « coupure de lien avec lAutre »11; pour Le Breton le corps « alter ego » fonctionne à léchelle individuelle, justement comme « tenant-lieu de relation à lAutre ».
La dernière analyse sur le nouveau rôle du corps dans la société actuelle appartient à Jean Baudrillard. A mon avis, elle est, aussi, la plus sévère des trois. Ainsi, dans la panoplie de la consommation, il est un objet plus beaux, plus précieux, plus éclatant que tous - plus lourd de connotations encore que lautomobile qui pourtant les résume tous : cest le corps. Sa « redécouverte » après une ère millénaire de puritanisme, sous le signe de la libération physique et sexuelle (...), tout témoigne aujourdhui que le corps est devenu objet de salut. Il sest littéralement substitué à lâme dans cette fonction morale et idéologique. (...) le corps nest il pas lévidence même ? Il semble que non : le statut du corps est un fait de culture. Or, dans quelque culture que ce soit, le mode dorganisation de la relation aux choses est celui des relations sociales. Dans une société capitaliste, le statut général de la propriété privée sapplique également au corps, à la pratique sociale et à la représentation mentale quon en a. Ce que nous voulons montrer, cest que les structures actuelles de la production/consommation induisent chez le sujet une pratique double, liée à une représentation désunie (mais profondément solidaire) de son propre corps : celle du corps comme CAPITAL, celle du corps comme FETICHE (ou objet de consommation). »12
« Le secret de B.B. ? Cest quelle habite réellement son corps. Elle est comme un petit animal qui remplit exactement sa robe. » Un remarque parmi dautres publiées dans la revue « Elle » mais qui a amené Baudrillard à élaborer sa perspective critique sur le rôle joué par le corps dans la société des années 70. Ainsi, à la place de lâme qui enveloppait autrefois le corps, maintenant cest la peau qui le fait. La peau envisagée comme « vêtement de prestige et résidence secondaire », comme « signe et référence de mode ». La relation entre corps objectif et sujet (telle quelle était décrite par la revue en question), semble reproduire les relations sociales « de chantage, répression, syndrome de persécution... ». Baudrillard parle dun « narcissisme dirigé » tel quil « explore » le corps - « territoire vierge » pour rendre visibles les signes « du bonheur, de la santé, de la beauté, de lanimalité triomphante sur le marché de la mode ». Le corps reste un simple objet de consommation qui, en plus, « monopolise à son profit toute affectivité » selon une logique purement « fétichiste ».
Lauteur, lui aussi, parle dun « réinvestissement narcissique » présenté comme un moyen de « libération et daccomplissement » mais qui représente en même temps le corps « efficace, concurrentiel, économique ». Celui-ci est réapproprié uniquement selon « un principe normatif » de rentabilité hédoniste, il est géré en tant que « patrimoine » et manipulé en tant que « signifiant dordre social ». Il sagit, en fait, du processus de « sacralisation dun corps purement fonctionnel », celui qui intéresse la société de consommation. Les caractéristiques essentielles de ce type de corps sont : la beauté et lérotisme, les seuls à instituer la nouvelle « éthique de la relation au corps ». Ils sont disposés en deux pôles : masculin (lathlétisme), et féminin (le phrynéisme).
Dans le cas de la beauté, lauteur parle dun « signe délection au niveau du corps comme la réussite au niveau des affaires », dune vraie « éthique de la beauté » qui est celle même de la mode, et qui peut se définir comme « la réduction de toutes les valeurs concrètes, les « valeurs dusage » du corps (énergétique, gestuelle, sexuelle) en une seule « valeur déchange » fonctionnelle, qui résume à elle seule, dans son abstraction, lidée du corps glorieux, accompli, lidée du désir et de la jouissance - et par là même les nie et les oublie dans leur réalité pour sépuiser dans un échange de signes. Car la beauté nest rien de plus quun matériel de signes qui séchangent. Elle fonctionne comme valeur/signe. »13 Limpératif de la beauté est celui de « faire-valoir » (par le détour du réinvestissement narcissique).
Donc, la redécouverte du corps vise uniquement le « corps-objet », dans le contexte généralisé dautres objets. Cela sert de motivation pour assimiler « lappropriation fonctionnelle » du corps à celle de « biens et dobjets » dans le processus dachat. Ainsi, la découverte du corps « passe dabord par les objets », « la seule pulsion vraiment libérée » étant « la pulsion dachat ». Parce que « le corps fait vendre, la beauté fait vendre, lérotisme fait vendre ». Le corps doit être libéré, émancipé, pour pouvoir être « exploité à des fins productivistes ». « Il faut que lindividu puisse redécouvrir son corps et linvestir narcissiquement - principe formel de plaisir - pour que la force du désir puisse se muer en demande dobjets/signes manipulables rationnellement. Il faut que lindividu se prenne lui-même comme objet, comme le plus beau des objets, comme le plus précieux matériel déchange, pour que puisse sinstituer au niveau du corps déconstruit, de la sexualité déconstruite, un processus économique de rentabilité. »14
Envisager le corps en vrai « objet de culte » nous amène directement à une « libération » qui passe par une « resacralisation » : le culte du corps a remplacé le culte de lâme ! « Le corps tel que linstitue la mythologie moderne nest pas plus matériel que lâme. Il est, comme elle, une idée, ou plutôt, car le terme didée ne veut pas dire grande chose : un objet partiel hypostasié, un double privilégié et investi comme tel. Il est devenu, ce quétait lâme en son temps, le support privilégié de lobjectivation, le mythe directeur dune éthique de la consommation. On voit combien le corps est étroitement mêlé aux finalités de la production comme support (économique), comme principe dintégration (psychologique) dirigée de lindividu, et comme stratégie (politique) de contrôle social. »15
Lanalyse de Baudrillard est complètement différente de celles de Lipovetsky et Le Breton. Dans le cadre dune société de consommation, le corps ne peut être envisagé quen tant quobjet. Il ny a pas de dichotomie, on considère le culte du corps similaire à celui de lâme, dans lépoque du Moyen Age. Le corps est ainsi élevée au rang dobjet de salut. A vrai dire, cette perspective assez réductionniste pouvait fonctionner très bien dans les années 70. Entre temps, les choses ont changé dune certaine façon. Même si je ne suis pas une adepte de la perspective psychologisante des choses, je dois avouer quelle me semble plus adéquate à la société postmoderne que celle proposée par Baudrillard (plutôt marxiste). De toute façon, ce quon doit retenir cest que le corps aussi sest retrouvé piégé par le néo-narcissisme. Quil soit ou non libéré, quil existe dune façon autonome ou quil se soit transformé en corps psychologique, tout cela ne représente que des opinions méritant dêtre analysées. Pour le moment on va essayer daller plus loin et de voir comment lindividu construit limage de son propre corps. Parce que de cette étape va dépendre en partie, son équilibre intérieur.
« Nous appellerons image du corps la configuration globale que forme lensemble des représentations, perceptions, sentiments, attitudes, que lindividu a élaboré vis-à-vis de son corps au cours de son existence et ceci à travers diverses expériences. Ce corps perçu est fréquemment référé à des normes (de beauté, de rôle..) et limage du corps est le plus souvent une représentation évaluative. Lensemble de travaux psychologiques montre bien que lacquisition progressive dune image de son propre corps sétaye sur des acquisitions multiples, non seulement visuelles et kinesthésiques, mais aussi cognitives, affectives et sociales. La synthèse finale du développement de limage du corps consiste à percevoir son corps comme unique, différent des autres, et comme « sien », ce qui correspond aussi à lappréhension de soi comme « objet » et « sujet ».16
Daprès la définition quon vient de donner, limage du corps nest pas une chose innée mais acquise « progressivement » tout au long de la vie. Cest une représentation évaluative qui donne la possibilité à chacun dentre nous de se concevoir en tant que « sujet » et « objet » à la fois. Limage du corps se construit en relation directe avec les différentes étapes de lexistence. Elle est envisagée en tant que somme dacquisitions « visuelles, kinesthésiques, cognitives, affectives et sociales ». On voit bien quil ne sagit pas du tout de quelque chose de définitif et que, par conséquent, lappréhension de soi peut, à son tour, changer en fonction des changements qui sopèrent autour de lindividu. Ainsi, une fois de plus, la mécanique sociale se retrouve entièrement reflétée dans la relation établie : lindividu et limage de son corps.
Le psychologue Paul Schilder donne les principaux traits de limage du corps. Ainsi, elle est toujours entourée par les images du corps des autres, reconstruite par rapport à elles, dans un processus de socialisation continuelle. Limage du corps nexiste pas en soi, elle est une partie du monde, lun des aspects de lexpérience globale, qui met en jeu la personnalité (Moi), le corps et le monde extérieur. Elle nexiste que si le corps lui-même nest pas isolé. En fait, limage du corps est par essence sociale, jamais isolée, toujours accompagnée par dautres.
La relation établie avec dautres images du corps dépend du « facteur de distance » spatiale et affective. La distance sociale diminue chaque fois quil y a une forte réaction émotionnelle. Le rapport établi entre différentes images du corps nest pas un rapport de dépendance; elles se trouvent sur le même plan et lune ne peut être expliquée par lautre. Il y a un échange mutuel permanent entre les différents parties de notre image du corps et celles des images du corps des autres. Il sagit dun double processus : de projection et dappropriation. Mais la totalité de limage du corps dun autre peut être aussi assimilée (identification), et de même un individu peut expulser son image du corps dans sa totalité.
Limage du corps dun autre, ou certaines de ses parties, peuvent être intégrées complètement dans celle dun individu et former avec elle une unité; ou bien elles peuvent être ajoutées et ne former avec elle quune simple somme. Enfin, le modèle postural du corps nest pas statique, il change continuellement selon les circonstances vécues. Cest une construction de type créatif : il est construit, dissous, reconstruit, lidentification, lappropriation et la projection jouant un rôle important. Plus on pénètre profondément dans la structure de la personnalité, plus on trouve des ressemblances entre les individus, et plus important est le rôle de la projection et de lidentification. Il ny a pas une image collective du corps mais une collection, pas clairement consciente, des diverses images du corps. On aura ainsi des similarités entre les individus au niveau des couches profondes de la personnalité, similarités quaccentuent tous les dons et les emprunts qui se font par projection et identification.
Limage du corps, une fois élaborée, ne reste pas pour autant inerte; après chaque cristallisation il y a un stade plastique où il peut y avoir de nouvelles constructions selon la position affective de lindividu. Le nouveau changement ne se résume pas uniquement à notre image du corps, il touche aussi la relation spatiale et affective aux images du corps des autres. De cette façon, la relation sociale entre différentes images du corps représente un processus continu de construction dans limage sociale. Schilder considère que le phénomène didentification représente une tendance humaine primaire. On a tendance à sidentifier à des personnes réelles ou imaginaires que nous admirons et pour lesquelles on éprouve des sentiments amoureux. En outre, il considère quil ny a pas dimage du corps sans personnalité, mais que le développement de la personnalité de lAutre nest possible que par la médiation du corps et de limage du corps.
Enfin, la beauté et la laideur sont envisagées en tant que phénomènes sociaux, ils nont pas de valeur pour une personne isolée. Lune et lautre, par leur importance, représentent la base des activités sexuelles et sociales des individus. Ce que les individus appellent « beauté » cest, avant tout, la beauté du corps humain. Elle va être, par conséquent, liée à limage de ce corps. Lidéal de beauté et la mesure de la beauté dans une société sont lexpression de la situation de la libido dans cette société.17
De toute évidence, lindividu ne connaît pas mieux son corps quil ne connaît celui de lautre. Schilder affirme que cela ressort de lintérêt que lindividu porte pour le miroir. Mais ce qui importe le plus cest le fait quon construit limage du corps uniquement dans le contact avec les autres, par le biais dune relation déchange qui fait que beaucoup déléments deviennent communs chez les individus qui ont entre eux des rapports affectifs. Par ailleurs, le phénomène de similarité qui touche les gens au plus profond de leur personnalité, représente un autre aspect important, dautant plus quil est lié au processus de projection et didentification. Ces deux processus sont pleinement utilisés par les médias dans leur démarche de mise en circulation des modèles.
Ce quon doit retenir cest la dimension sociale de limage du corps et le fait quelle se trouve continuellement en échange avec les images du corps des autres. Dans cette perspective, lexistence de lAutre devient plus que nécessaire pour construire notre propre image du corps. A ce niveau, la communication reste intacte, les individus nont pas eu la possibilité de se retirer dans leur « attitude réservée » ! On continue à échanger des informations, dune façon instinctive, au niveau de nos corps. Cest un aspect qui doit être retenu.
Mais comment les individus perçoivent lapparence dautrui ? Marilou Bruchon-Schweitzer parle dun « attrait global perçu » qui intégrait divers détails tels que : la forme du corps, le sexe, lattrait physique, lâge, les vêtements, les gestes, les expressions, et qui serait traduit par des évaluations globales (limpression agréable/désagréable). Parmi ceux-ci « lattrait physique est bien lune des caractéristiques individuelles fondamentales permettant non seulement de décrire les individus mais de prédire les perceptions et les comportements effectifs dont ils sont lobjet, puis les images quils élaborent deux-mêmes. »18
Il y a plusieurs déterminants de lattrait physique : la forme du corps, le visage, le sexe, la couleur des yeux, des cheveux et de la peau, lâge, le vêtement. Ainsi, dans le cas de la forme du corps, les études ont montré la préférence pour un corps masculin mésomorphe (musclé) (Brodsky, 1954), et pour un corps féminin ectomorphe modérée (mince sans être maigre).19Dans le cas du visage, ce sont les traits infantiles qui seraient liés à lattrait global perçu. Ils augmenteraient lattrait des visages féminins (Zebrowitz et Apatow, 1984), surtout si on ajoute quelques caractéristiques adultes (des pommettes saillantes) et des indices expressifs (la dilatation de la pupille, des sourcils hauts, le sourire) (Cunningham, 1986). Par contre, dans le cas des hommes, ce sont les caractéristiques adultes qui prédisent lattrait masculin.
Le sexe représente un autre déterminant de lattrait physique. Ainsi, en moyenne, les femmes sont perçues plus attrayantes que les hommes, phénomène lié aux stéréotypes concernant le rôle prescrit à chaque sexe dans la société. Lâge a un effet négatif massif sur lattrait physique (Korthase et Trnholme, 1982, 1983). Les adolescents seraient les plus sévères, dans leurs évaluations, vis-à-vis des sujets âgés (Mathes et al., 1984). Quant à la couleur des yeux, des cheveux et de la peau, il sest avéré quune coloration claire (yeux, cheveux et teint) accroît significativement lattrait féminin, alors quune coloration un peu plus sombre est jugée attirante chez lhomme (Feinman et Gill, 1978). En outre, une personne est perçue comme attrayante, moyennement attrayante ou peu attrayante, selon les vêtements quelle porte (Buckley et Haefner, 1984). Toutes ses données trouvées dans des recherches psychologiques vont être pleinement manipulées par les médias, surtout par la publicité, et cela indépendamment des effets éphémères de la mode.
Les mêmes recherches ont essayé de voir sil y avait une relation entre les apparences physiques de lindividu et les attitudes/attentes dautrui vis-à-vis de lui (la relation aspect physique : personnalité), et sil sagit là dune inculcation sociale.
Dans le premier cas (apparence physique : attitude induite à Autrui), on a montré tout dabord, lexistence des modèles communs (dorigine socioculturelle) qui influencent lattitude individuelle vis-à-vis des apparences physiques de lAutre. Ces modèles rendent les perceptions de plus en plus conformes pour les individus âgés de 11 à 18 ans, et de 36 à 59 ans. Ce conformisme est plus accentué dans le cas des femmes que dans celui des hommes (cette différence satténuant avec lâge). Ladhésion aux modèles communs semble renforcée lorsquon est soi-même valorisé par ces modèles. En général, les individus ont tendance à accommoder ces modèles communs à leurs propres caractéristiques, de telle façon que ces « normes » ne remettent trop en cause leurs perceptions deux-mêmes. Ainsi, le fait détablir une relation entre lapparence physique de lindividu et lattitude induite à lAutre, par le biais de « modèles communs » dorigine socioculturelle, montre bien son origine sociale.
Dans le deuxième cas, celui de la correspondance entre les apparences physiques de lindividu et les attentes quil induit à lAutre, le stéréotype « Ce qui est beau est bon » semble très éloquent. Celui-ci a été illustré par de nombreux travaux (Dion, Berscheid et Walster, 1972), tout en accentuant le fait que ladhésion à des perceptions standardisées se renforce avec lâge (apprentissage social dattitudes stéréotypées).
Il y a quand même des facteurs qui tendent à modérer leffet de ce stéréotype. Ainsi, dans le cas des hommes, à partir de la pré-adolescence, lefficience et la combativité remplacent la beauté, et cela, sans doute, à cause de lexistence de « normes de rôle » (Schwibbe et Schwibbe, 1981). En outre, dans le cas des individus possédant un physique moins avantageux, on peut assister à des évaluations déviantes (Dermer et al., 1975). La beauté physique na aucune influence sur : les individus à faible estime de soi (Mathes et Edwards, 1978) ; les individus peu conformistes (Adams et al., 1977), et les individus ayant des attitudes libérales (Holahan et al., 1981). On a une attitude favorable vis-à-vis de la beauté de lautre uniquement si celle-ci ne remet pas en cause notre propre système de représentation. On essaie, en adoptant une attitude de défense, de maintenir un niveau destime de soi acceptable et qui pourrait être menacé par lexistence dune différence trop importante entre limage de soi et de lautre.
Mais pourquoi cette réponse positive vis-à-vis de lattrait physique ?
Apparemment, la beauté induirait chez autrui un plaisir dordre esthétique et/ou érotique (Mathes et al., 1978). La beauté est considérée comme une véritable « valeur » sociale, au même titre que dautres attributs culturellement désirables. Les pratiques embellissantes visent dailleurs des objectifs individualistes mais, surtout, la reconnaissance ou la promotion sociale (Maisonneuve et al., 1981). De plus, la beauté serait psychologiquement stimulante. Ainsi, une source attrayante suscite de la curiosité, de lintérêt, elle peut être plus convaincante quune source peu attrayante. Les visages les plus beaux dune série sont plus facilement mémorisés que dautres (Cross et al., 1971).
Il y a aussi une influence indirecte de la beauté. Ainsi, lattrait ressenti envers des individus beaux serait progressivement acquis par renforcement affectif positif (Byrne et Clore, 1970). On a par conséquent, lidéalisation dun corps masculin efficient et dun corps féminin séduisant surtout dans le cas des individus qui adhérent étroitement à des normes traditionnelles de rôle sexuel (Holahan et al., 1981). On sait aussi que la beauté dun individu contribue fortement à son rôle perçu. Par exemple, les femmes belles vont être jugées plus « féminines » que les moins belles (Heilman et al., 1985).
On constate que dans notre société, la beauté féminine peut être considérée comme une valeur sociale, au même titre que la réussite masculine; ces atouts étant perçus en tant que des signes dadéquation aux rôles féminins et masculins prescrits par notre société. Mais depuis quelques temps, ces rôles traditionnels commencent à être en concurrence avec des contre-modèles liés au changement des rôles. Lhomme aux muscles puissants, la femme à la poitrine opulente ne sont plus considérés uniformément comme des types idéaux (Lavrakas, 1975 ; Beck et al., 1976). Lhomme très séduisant peut être considéré comme viril (Gillen, 1981), alors quune femme très belle peut susciter des perceptions négatives (Dermer et al., 1975; Bar-Tal et al., 1976). Toutefois, les attitudes virtuelles quimplique le stéréotype de la beauté se concrétisent sous forme comportementale (renforcements sociaux différentiels) et notre société ne traite pas de la même façon les individus dapparence agréable et les sujets au physique ingrat.
Mais nos apparences physiques ne jouent pas uniquement sur les réactions des autres, elles influencent aussi notre propre comportement. Si bien que notre état de satisfaction personnelle est étroitement lié à limage que nous nous faisons de notre corps. Et, évidemment, la dysmorphophobie nest pas complètement étrangère à ce phénomène. Les études de psychologie ont mis en évidence deux types de satisfaction : la satisfaction corporelle et la satisfaction envers sa personnalité; elles se trouvent toutes deux dans une stricte relation. Leur évaluation seffectue à laide des deux échelles (selon Secord et al., 1953), « Body Cathexis Scale » (BCS), pour la satisfaction corporelle (BC), et « Self Cathexis Scale » (SCS), pour la satisfaction envers soi (SC). Il y a aussi léchelle de Janis et Field (1959) qui évalue lestime de soi.
En essayant de prédire la satisfaction envers soi (SC) à partir de la satisfaction corporelle (BC), par le biais de léchelle BCS (réduite à seulement quelques items : 7 pour les femmes, 6 pour les hommes), Mahoney et Finch (1976) ont montré que les traits corporels prédisant le plus la satisfaction envers soi (SC) sont assez peu différents pour les deux sexes; ils concernent surtout des zones et des aspects du corps liés à la séduction de la femme (attrait physique, voix, couleur des cheveux, dents) et sa conformité à une forme corporelle idéale (forme des jambes, tour de taille, hanches); pour les hommes, les prédicteurs de la satisfaction font référence aussi à une forme corporelle idéale (torse, forme des jambes) et à certains atouts faciaux (dents, nez, visage, voix).
Létude réalisée par Lerner et al., (1973), mis à part la concordance des résultats avec ceux obtenus par léquipe de Mahoney, montre aussi quelques différences concernant surtout la force musculaire (pour les hommes) et la minceur du bassin (pour les femmes), et qui prédiraient plus spécifiquement la satisfaction envers soi (SC) de chaque sexe. Le fait que des parties et des aspects du corps soient communs aux deux sexes (d.p.d.v. satisfaction envers soi - SC), nenlève pas une certaine spécificité de la satisfaction corporelle (BC) chez les deux sexes. Lon peut être satisfait des mêmes zones (culturellement valorisées) sans que ce soit pour les mêmes raisons. Cest un corps perçu surtout comme efficient (par les hommes) et surtout comme séduisant (par les femmes) qui contribue le plus à lautosatisfaction de chacun.
Les facteurs déterminants de la satisfaction corporelle (BC) sont différents. Par exemple, daprès létude de Jourard et Secord (1954) fait sur des étudiants masculins, si lon désigne le corps mésomorphe modéré comme corps « idéal », la satisfaction corporelle relative à chaque zone serait dautant plus forte que cette région est développée et longiligne. Dans le cas des étudiantes féminines (Secord et Jourard, 1955), le corps « idéal » serait celui ectomorphe modéré et la satisfaction corporelle (BC) relative à chaque zone sera dautant plus forte que cette région corporelle est fine et menue (à lexception de la poitrine). Environ 95% des sujets masculins désignent encore aujourdhui le corps mésomorphe (extrême ou modéré) comme le corps masculin idéal (Tucker, 1984), et 80% des sujets féminins désignent le corps ectomorphe (extrême ou modéré) comme corps féminin idéal (Davis, 1985). Létude de Secord et Jourard montre implicitement que la satisfaction corporelle (BC) semble dépendre directement de la distance entre la réalité et lidéalité, les individus appréciant leur propre corps en fonction de ses différences avec un corps idéal.
Deux autres déterminants de la satisfaction corporelle (BC) sont la taille et le poids et cela dès ladolescence. Ainsi, daprès létude de Johnson (1956) et Kurtz (1966), les jeunes filles de grande taille, et les jeunes garçons de petite taille sont les plus insatisfaits vis-à-vis de leurs corps (BC) et vis-à-vis deux-mêmes (SC). De toute évidence, la taille dun individu masculin est particulièrement valorisée dans notre société. Elle paraît avoir une incidence sur les perceptions dont il est objet (prestige, statut).20 Apparemment, les plus grands, parmi les candidats à lembauche, sont préférés aux plus petits, à diplômes équivalents, dans 72% des cas; les candidats élus à la présidence des Etats-Unis ont toujours été depuis 1900 les plus grands des candidats en concurrence (observations rapportées par Feldman, 1971). Les personnages prestigieux sont en outre perçus plus grands quils ne sont en réalité (Wilson, 1968).
Le poids aussi joue un rôle important sur la satisfaction corporelle (BC). Ainsi, la surcharge pondérale est, daprès diverses études, un grand motif dinsatisfaction, non seulement chez les femmes, mais, depuis 1970, aussi chez les hommes (Gray, 1977; Prytula et al., 1979). Le mécontentement induit par cette dimension (surtout dans un cas dauto-évaluation), semble séteindre aussi sur dautre régions corporelles (dents, poitrine, forme des jambes, structure du corps, postures), comme si le fait dêtre trop gros (objectivement ou subjectivement) induisait une insatisfaction diffuse (Young et Reeves, 1978; 1980).
La satisfaction corporelle (BC) est liée aussi au rapport entre limage du corps « perçue » par lindividu et la forme réelle/idéale du corps. Dans son livre sur limage du corps, Paul Schilder avait déjà remarqué la fait que lindividu est incapable dévaluer dune manière objective la forme réelle de son corps ou du corps des autres. Les études psychologiques ultérieures ont montré que, ce qui prédit la satisfaction personnelle (SC) nest pas la forme réelle du corps, mais la forme « perçue » dune manière subjective par lindividu. Ainsi, dans le cas dune population masculine, cette satisfaction sera très élevée pour des les individus qui se jugent mésomorphes (musclés), plus faible pour ceux qui se jugent ectomorphes (maigres), et basse pour ceux qui se jugent endomorphes (trop gras), (Tucker, 1984). Les mêmes résultats ont été obtenus pour une population féminine, dans létude de Davis (1985). La forme « idéale », elle aussi, est responsable du degré de satisfaction corporelle (BC). Ainsi, plus la distance entre forme « perçue » et forme « idéale » est grande, plus linsatisfaction croît (dans le cas des deux sexes).
Les recherches psychologiques ont montré que lindividu est peu conscient de son attrait physique tel quil est perçu par autrui (Murstein, 1972). Toutefois, cest justement lattrait physique auto-évalué, qui représente le dernier des déterminants de la satisfaction corporelle (BC) (Berscheid et al., 1973). Autrement dit, les individus qui se trouvent attrayants sont en même temps les plus satisfaits, même si cet attrait auto-évalué est loin dêtre réaliste. Ce qui compte cest de se sentir « bien dans sa peau » et cela bien plus que dêtre objectivement beau. Cette beauté « subjective » joue aussi sur lestime de soi si bien que le simple fait de se percevoir comme attrayant (plus que de lêtre daprès autrui), conduit à une forte estime de soi, aussi globale que spécifique. Ainsi, les hommes surestimant leur attrait sont les plus heureux et les plus équilibrés (au niveau du déclaré), les femmes irréalistes ont tendance non seulement à se déclarer équilibrées, mais à rapporter en outre des renforcements sociaux positifs. Cest donc au prix dune illusion quant à son propre attrait que lon peut être satisfait et serein !
Par contre, une évaluation négative de son propre corps provoque des perturbations dans la sphère affectivo-émotionnelle. Un corps perçu comme indésirable représente une source dinquiétude et de préoccupations marquées; un sujet particulièrement anxieux aura une tendance générale à sauto-déprécier (Edwards, 1975). Il y aurait une relation directe entre linsatisfaction corporelle et anxiété. Sur léchelle danxiété de Cattelle, la satisfaction corporelle (BC) globale varie en sens inverse de lanxiété.
Toutes ces données apportées par les études de psychologie offrent un aperçu général sur le rôle joué par limage du corps (celui du Soi et de lAutre) dans la construction des traits de personnalité. Par ailleurs, ces recherches illustrent une fois de plus le caractère social et interactif de limage du corps. Le regard de lautre et son propre regard soumettent lindividu à une double analyse dont les conséquences peuvent savérer très importantes. Ils peuvent le rendre fragile ou, au contraire, fort et sûr de lui. Ce double regard représente aussi, dans des situations extrêmes, le facteur déclencheur de la dysmorphophobie. Surtout si lon introduit un troisième « il », celui des médias. Les médias ne font que sinterposer dans cette logique de linteraction où le développement social de limage du corps de lindividu est conditionnée de près par limage du corps de lautre. A travers les images quils proposent dans un flux ininterrompu, images toujours étudiées et retouchées, les médias réussissent à brouiller complètement le système de référence. Dr. Guerrineau, nutritionniste, affirmait que « les télésystèmes coupent limaginaire des gens » et que, de cette manière on enregistre « des défaillances comportementales » traduites par lassimilation passive des images.
Daprès son opinion, ce pouvoir accru des télésystèmes est dû aussi à une baisse évidente du niveau culturel dans la société daujourdhui. « si lon conçoit labêtissement comme une perte dun part de personnalité, cest clair quon nest plus soi-même. On essaie de ressembler à quelquun dautre. Et maintenant on trouve devant soi tout ce quil faut pour inciter à ressembler à quelquun dautre. Cela sest passé comme ça depuis toujours sauf quaujourdhui tout devient plus problématique parce que les moyens de communication ont connu un développement extraordinaire. Avant les gens étaient assez peu manipulables, justement à cause de la manque de ces moyens de communication. Tout se passait de façon linéaire : la mère ressemblait à sa grand-mère, la fille à sa mère et ainsi de suite. »
On a vu quau niveau de limage du corps, le rapport à lAutre est maintenu, la construction de limage du corps étant un processus social. Maintenu mais en même temps modifié par lintervention des média. On a ainsi limpression que lindividu est condamné à vivre enfermé dans une solitude crée artificiellement, dans un milieu gouverné par « le triple regard » : le sien, focalisé entièrement sur le ciselage minutieux du « Moi »; celui de lAutre qui, dans son indifférence semble deux fois plus curieux à guetter les éventuelles défaillances et, par conséquent, fait peur, et, enfin, le regard « critique » des média, le seul qui, tout en utilisant les modèles comme unique moyen dexpression, ne fait que de montrer à linfini limage imparfaite de lindividu, tel quil est en réalité. Et, piégé dans ce triple jeu, ne fait que sengouffrer dans une confusion totale vis-à-vis de lui-même et du monde, en général. Entre le « Moi » coincé dans leffort désespéré de se protéger et simposer en tant quunicité, lAutre qui fait peur, faute de manque de communication, et les média qui jouent « le sorcier apprenti » avec nos propres identités, où se trouve lissue de secours ?
« Je pense quil y a un grand vide dans le désir des gens et du public, je pense que nous, on na rien demandé. Que cela soit clair. Je pense que la situation actuelle est le résultat de ce que les médias ont crée, ils sont bien gentils, ils disent quon est des stars et par la suite ils nous descendent. Ils disent que nous sommes des stars et que nous sommes superficielles. Nous navons rien demandé, nous faisons le même métier depuis la nuit des temps, depuis que la couture existe. Nous sommes devenues des stars aujourdhui car les actrices de cinéma sortent sans doute moins apprêtées et font moins rêver les jeunes. Mais, encore une fois, cette situation est un phénomène qui est dû aux média, cest leur création donc ne venez pas me demander à moi. Dès que les média disent quelque chose, les gens croient que cest vrai. On se fait critiquer à tort et à travers, on se fait insulter, on se fait traiter de connes, les gens ne comprennent pas pourquoi on gagne autant dargent... Maintenant on a toutes les galères des stars... »21
Dans mon analyse concernant « limage du corps », en tant que phénomène social, je ne pouvais pas laisser du côté celle « fabriquée » entièrement par les média. Et je crois que lexemple le plus évident se réfère à lessor des mannequins dans les années 80 et surtout 90. Dans ma vision, les mannequins de ces deux dernières décennies représentent entièrement la création des médias. A travers eux lindividu quitte le domaine de ses fantasmes visant le corps « idéal », pour les retrouvés concrétiser devant ses yeux, tous les jours, dans un déroulement ininterrompu dimages. Pour la première fois, lindividu est invité à se regarder dans sa dimension idéale, par la société entière. Mais, comme on vient de le voir, « plus la distance entre forme perçue et forme idéale augmente, plus linsatisfaction croît »22. Et, ce que les média dévoilent dans se images cest le corps humain dans toute sa perfection ! Par ailleurs, cette perfection a pu être atteinte, la preuve : les modèles qui lincarnent. Pendant des années ce message visuel a remplit jusquà la saturation notre univers, il serait normal, donc, de nous rendre aujourdhui compte des conséquences !*
Mais pourquoi et comment les mannequins ? De toute évidence, on doit lié leurs apparition explosive au phénomène de narcissisme, propre à lindividu de nos jours. Dans cette perspective sinscrit Gilles Lipovetsky. Ainsi, « à la différence de la beauté fatale, le mannequin saffiche comme représentation pure, séduction superficielle, narcissisme frivole. (...)Le mannequin ne reproduit pas limage de la beauté funeste, il crée un simulacre ludique et dépassionné de femme fatale, une beauté mode, une féminité enchantée réduite à son dehors. La beauté vampirique a cédé le pas à un hymne esthétique, rien questhétique, au féminin, à la séduction, au plaisir narcissique dêtre belle, de le savoir et de se donner à voir »23.
Baudrillard aussi parle dun néo-narcissisme qui sattache au corps. La séduction narcissique sattache désormais au corps ou à des parties du corps objectivées par une technique, par des objets, par des gestes, par un jeu de marques et de signes. Ce néo-narcissisme sattache à la manipulation du corps comme valeur. Cest une économie dirigée du corps, fondée sur un schème de déstructuration libidinale et symbolique, de démantèlement et de restructuration dirigée des investissements, de « réappropriation » du corps selon des modèles directifs, et donc sous contrôle du sens, de transfert de laccomplissement de désir sur le code. Tout ceci institue comme un narcissisme de « synthèse » quil faudrait distinguer des deux formes classiques du narcissisme : primaire (fusionnel); secondaire (investissement du corps comme distinct, Moi-Miroir et intégration du Moi par la reconnaissance spéculaire et par regard de lAutre). (...) Pour le système de léconomie politique du signe, la référence modèle du corps est le mannequin (avec toutes ses variantes). Contemporain du robot (cest le tandem idéal de la science-fiction : Barbarella), le mannequin représente lui aussi un corps totalement fonctionnalisé sous la loi de la valeur, mais cette fois comme lieu de production de la valeur/signe. Ce qui est produit, ce nest plus de la force de travail, ce sont des modèles de signification - non seulement des modèles sexuels daccomplissement, mais la sexualité elle-même comme modèle »24
Narcissisme et « manipulation du corps comme valeur », néo-narcissisme en tant que « forme de synthèse » et la double reconnaissance du « Moi » : Moi-miroir et le regard de lAutre, dans toute cette panoplie de définitions lindividu manque complètement. Le mannequin se retrouve, lui aussi, réduit à un simple corps, corps transformé par la suite dans un « lieu de production de la valeur/signe ». Cette tendance réductionniste ne peut nous amener que vers un état de désinvestissement total, un état ambigu où nos propres identités ne deviennent, par le biais exclusif du corps, que des banals opérateurs de changement. Le mannequin exprime lindividu identifié totalement à son corps et coincé ainsi dans le jeu des regards25. Malheureuse perspective, on doit le reconnaître.
« Le corps du mannequin nest plus objet de désir, mais objet fonctionnel, forum de signes où la mode et lérotique se mêlent. Ce nest plus une synthèse de gestes, même si la photographie de mode déploie tout son art à recréer du gestuel et du naturel par un processus de simulation, ce nest plus à proprement parler un corps, mais une forme. Comme lérotique est dans les signes, jamais dans le désir, la beauté fonctionnelle des mannequins est dans la « ligne », jamais dans lexpression. Lirrégularité ou la laideur feraient resurgir un sens : elles sont exclues. Car la beauté est tout entière dans labstraction, dans le vide, dans labsence et la transparence extatiques. Cette désincarnation se résume à la limite dans le regard. (...) Yeux de Méduse, yeux médusés, signes purs. Ainsi, tout au long du corps dévoilé, exalté, dans ses yeux spectaculaires, cernés par la mode, et non par le plaisir, cest le sens même du corps, cest la vérité du corps qui sabolit, dans un processus hypnotique. Cest dans cette mesure que le corps, celui de la femme surtout, et plus particulièrement celui du modèle absolu quest le mannequin et se constitue en objet homologue des autres objets asexués et fonctionnels que véhicule la publicité »26.
« La vérité du corps qui sabolit dans un processus hypnotique », la phrase résume exactement leffet que les modèles produisent sur le public : la hypnose. On se laisse fasciné par la beauté dun corps qui, ne fois exhibé par et devant les média, perd toute son identité matérielle, en devenant une abstraction ou, mieux dit, un simple signe. Un corps qui nest plus lui-même, qui subit des changements successifs, pour sapprocher le plus possible de lidée de perfection. Et les techniques de dernier moment ny sont pas totalement étrangères27. « A partir du moment où il y a de limage, il y a aussi la tromperie de passer cette image pour la réalité. Son pouvoir fonctionne justement là-dessus. Cest une duplication de la réalité, matérialisée, observable, figée. On a lillusion davoir capturé un morceau de la réalité. Donc, on a lillusion du pouvoir. Mais le rapport est réciproque parce que limage fascine et, donc, elle aussi exerce un pouvoir sur lobservateur. (...) Mais, imaginez un monde sans images ! Cest inconcevable ! », affirmait Olivier Domerc, réalisateur des enquêtes pour lémission « Culture Pub ». Pendant des années entières les gens ont eu loccasion de « goûter » pleinement de ce pouvoir. Ils ont été pratiquement assaillis par un déferlement dimages sans précèdent. Les média leurs ont offert la perspective hallucinante dune nouvelle réalité où la perfection représentait le mot dordre. Cette perfection pouvait et, surtout, devait être atteinte pour pouvoir correspondre le mieux au standard social. Cest le cas des années 80.
Les mannequins expriment dans leurs manière les transformations survenues au niveau de la société. Lipovetsky remarque bien cet aspect. « Au travers de la starisation des top-models sexprime une culture qui valorise avec de plus en plus de ferveur la beauté et la jeunesse du corps. Longtemps les stars du grand écran, les noms prestigieux de la haute couture, les collections et défilés de la mode ont fait rêver les femmes. A présent les nouveautés de la mode sont moins admirées que les mannequins qui les portent et les créateurs moins célèbres que les top-models. (...) Le succès des top-models est le miroir où se reflète le prix de plus en plus grand que nos sociétés attachent à lapparence physique, à la tonicité du corps, à la jeunesse des formes. Au fétichisme contemporain du corps jeune, ferme, sans adiposité correspond lidolâtrie des top-models. Plus lidéal esthétique du corps féminin devient exigeant, plus il simpose comme un facteur de consécration médiatique : lapothéose des top-models vient couronner un idéal de beauté physique désormais hors datteinte pour le plus grand nombre, de même quun rêve de plus en plus insistant de jeunesse éternelle. »28
Les phénomènes de « projection » et celui « didentification » gèrent les rapports établis entre lindividu et sa « copie » parfaite véhiculée par les média. Les deux donnent vie au « troisième » regard dont on a parlé avant. Le regard qui traque la défaillance et offre tout aussi vite la solution29. En exhibant limage de lindividu parfait, il ne fait que de montrer au doigt tous les défauts quil a en réalité. Mais cest plus grave encore. Le modèle proposé nest pas une simple imitation réussie de loriginal, il est carrément un faux ! Vouloir lui ressembler tient de la pure fiction. Plus il semble réel, plus il frise linimaginable. Or, dans labsence dune culture médiatique rigoureuse, les gens tombent dans une piège sans issue. Cest ce qui sest passé auparavant et, surtout, pendant les années 80. Encore pris dans leuphorie du mouvement de libération quil avait commencé à la fin des années 70, lindividu sest retrouvé du coup devant du « tout est possible ». Les rêves ne lui sont pas interdites, même les plus folles. Le tout cest quil essaie. Et, dans une société qui devient de plus en plus avide de performance à tous les niveaux, lindividu doit essayer.
Devant une situation pareille, la seule solution pour garder un équilibre raisonnable aurait été...le regard de lAutre. Le seul à pouvoir, même dans une perspective critique, garder un rapport équitable entre limage de ce quon est et celle de ce quon veut devenir. Mais, à condition quil y ait de la proximité à lAutre, quon arrive à communiquer. Ce qui nétait pas le cas. Tout ce que lindividu a gardé cétait la peur du regard de lAutre. Et il est normal. Dans un milieu qui pousse par tout les moyens à la performance et qui donne en plus les solutions à choisir pour y arriver, solutions qui ne font que de nous remettre en question, lAutre devient automatiquement un concurrent potentiel, qui a accès aux mêmes solutions que nous et qui, par conséquent, ne peut que nous traquer nos petites faiblesses. La logique est claire. Il ne sagit pas de voir dans lAutre un ennemi, mais quelquun qui, potentiellement, a les mêmes chances que nous. Et dont on doit se méfier !
Lentretien que jai eu avec Mr. Olivier Domerc sur la façon dont la publicité est conçue, montre bien comment tout est conçu pour avoir toujours le plus dimpact sur le public (réduit à la simple notion de « cible » qui doit être « touchée » !). Par exemple, « LOréal choisit des cibles pour chacun de ses produits de beauté. Lorsquon a, par exemple, une crème anti-âge, le coeur de cible seront les femmes qui commencent à avoir des rides. cela va commencer à partir de 40-45 ans. Pour une consommatrice de 25 ans, même si le produit est très efficace, elle ne va pas lacheter parce que (...) cela veut dire quelle a des problèmes dâge à 25 ans. Et cest quand même un aveu déchec. Donc, ce type de consommateur ne va pas être le coeur de cible. La coeur de cible seront les femmes de 40-45 ans, des femmes qui veulent conserver une certaine forme. (...) Quelle est la cible du spot « Ferrero-Rocher » ? Ce sont précisément les gens les plus naïfs face à la publicité, il sagit plutôt de personnes âgées et populaires. Ce ne sont surtout pas les gens qui se trouvent dans le film, mais les gens qui peuvent croire dans ce discours-là. Cest un exemple pour montrer que la pub ne sadresse pas forcement aux modèles quelle présente. La pub « LOréal » ne sadresse pas forcement aux top-models. En outre, les top-models nutilisent pas les produits « LOréal ». Ils utilisent des produits quasiment faits sur mesure ou prescrits par les médecins. Ou, la plupart du temps, ils sappuient sur lalimentation. Je pense, dailleurs, que la vraie prescription des top-models reste lalimentation ».
Lutilisation des top-models dans la publicité est restée le thème principale de lentretien. Ainsi depuis quelque temps, ils ne sont plus utilisés en tant que « archétype de beauté » mais, plutôt, comme « des signes de réussite et de célébrité ». « Le top-modèle sera utilisé dans la publicité en tant que signe » et, avec de plus en plus de recul, faute de légitimité. Par exemple, il est compréhensible dutiliser Claudia Schiffer dans une pub pour « LOréal », où elle est « prescriptrice » : « le top-modèle vit de sa beauté, sa beauté est son gagne pain, donc, elle doit lentretenir le mieux possible », mais, associée à dautres produits, sa légitimité nest plus la même. Dans ce cas, il sagit simplement dun « transfert dimage » qui représente « le degré 0 dutilisation dun star dans une pub : son association à nimporte quel produit aura forcement de limpact sur le public qui va se rappeler du produit justement à travers la star qui la présenté ». Cest le cas de la marque « Citroën Xara » qui a fait appel aux services de Claudia Schiffer.
Le type de top-modèle va être choisi en relation directe avec le discours envisagé. « Si lon veut mettre en avant quelque chose dextrêmement sensuel, on ne va pas mettre Claudia Schiffer qui est larchétype de la femme puritaine. Dans tous les interviews elle narrête pas parler de santé, de sport, de ce qui est mal et de ce qui est bien. Cindy Crawford, par exemple, cest le type de « executive woman », on imagine forcement que les femmes dans les banques de New York lui ressemblent. Cest le modèle de lAmérique triomphante, jeune, sportive et pleine de confiance en elle. Naomi Camabell représente le type « jungle feaver », la beauté exotique, mystérieuse, une sorte de « sorcière woodoo ». Ce type a bien marché à une certaine époque, maintenant, dans des défilés de mode français il ny a pas plus de deux mannequin noirs sur 48 personnes. Un type de femme comme Grace Jones a été promu par Jean-Paul Gaultier qui, au début des années 80 a voulu choquer par ses défilés de mode. Par conséquent, on doit toujours réfléchir sur le type de discours quon a envie doffrir au public, pour pouvoir, ensuite, choisir le top-modèle qui va avec. En haut du top il ny a que 4-5 noms interchangeables, il sagit dun modèle dominant qui marche bien partout dans le monde, une beauté « standardisée », extrêmement consensuelle et sans aucune « aspérité ».
Mais laspect le plus important, et qui dévoile en grande partie le fonctionnement de ce « troisième regard » en décalage total par rapport à la réalité, cest la relation établie entre le mannequin, le produit, et la cible visée. « A 15 ans, un mannequins fait des pubs pour les « jeans ». Le coeur de cible seront les jeunes filles dà peu près le même âge. Parce que là, il faut quil y a une identification. A 20 ans, le mannequin passe à des pubs pour les parfums, fait les grands défilés de mode, visant les femmes de 25-30 ans, style middle-class ou upper-class. Ensuite, le mannequin va passer aux produits de pharmacie. Tous les anciens top-modèles des années 80-90, on les retrouve dans des pubs « biothèrme », ayant comme coeur de cible les femmes de 40-50 ans. Il y aura toujours une sorte de distorsion qui sopère entre le modèle présenté et la cible visée. Plus le modèle avance en âge, plus la cible sera encore plus âgée qui lui. Et lorsquon a une très belle femme, de 50 ans, dans un pub pour « Nivea Visage », on assiste à une grande finesse de casting de la part des gens qui ont réalisé la pub et qui ont réussi trouver une belle femme qui, en plus, fait son âge et explose de santé. Mais, elle aussi va sadresser à des femmes qui ont 60-70 ans. Je pense quil y a un fort décalage entre lâge du modèle et celle de la cible visée. Il ne doit pas être une identification totale ».
Jai choisi de parler des mannequins tout dabord parce que, dans ma vision, ils illustrent le mieux la tendance vers lartificiel dans la société daujourdhui. Dautres gens pourraient lappeler la tendance vers le « virtuel », vu les essais que lindividu fait pour ressembler un peu à... Les mannequins, en tant que produits médiatiques devraient avoir un caractère éphémère. On ne peut pas les assimiler à des stars de cinéma qui lient leurs noms à des rôles qui peuvent rester intactes dans la mémoire collective. Les mannequins, en tant que tels, représentent en réalité le prototype du corps performant, celui qui possède à la fois la forme et la santé idéale. On les appellent parfois « des mutants », une sorte despèce qui décrit bien lindividu tel quil sera dici quelques dizaines dannées. Je crois quaujourdhui les gens ne regardent plus les modèles avec ladmiration quils avaient il y a dix ou quinze ans. Ils ne se sent plus obligés de leurs ressembler pour franchir une hiérarchie sociale ou professionnelle. Cest plus subtil.
Tout dabord, ils sont habitués à ce type dimage, voir la beauté exhibée partout ne fait quaccommoder lobservateur. Il ne sagit plus de quelque chose de fascinant, « la perfection » sest banalisée dans le rythme répétitif des média. Dr. Hagége, chirurgien esthéticien affirmait que les femmes ne venaient plus le voir pour se faire opérer dans lespoir de ressembler à une star, comme cétait le cas il y a 15-20 ans. Elles faisaient cela dans un but plutôt fonctionnel, de ce point de vue lintervention chirurgicale étant plutôt réparatrice questhétique. Je crois que, dans le cas des mannequins, les gens ne sont plus fascinés par leurs beauté (cest quelque chose de tout à fait habituel), ils remarquent plutôt le corps fonctionnel, celui qui affronte le temps sans se laisser vaincre. Dans un société qui a des points de repère et des valeurs stables qui pourraient focaliser de nouveau lintérêt des gens (en recréant du lien), je considérais le modèle comme le premier signe dune évolution concernant lindividu, une évolution esthétique dont on va connaître les résultats dici quelques dizaines dannées. Mais cela, encore une fois, dans une société qui a réussit de rétablir la communication normale entre les individus, et létat de proximité à lAutre Une société où la peur du regard laisse la place à la confiance.
Malheureusement, pour le moment on se trouve encore dans une étape de transition. Une étape où lindividu reste encore à lécart de lAutre, méfiant et replié sur lui-même. Mais les choses changent petit à petit. Et les tendances publicitaires, elles aussi, le montre très bien. Nicolas Riou affirme avec optimisme : Ces tendances ne sont pas le fruit du hazard. Elles reflètent la société dans laquelle elles évoluent. Reflet partiel certes, ne privilégiant que les aspects positifs, les grands imaginaires et les fantasmes. Mais reflet fidèle, qui offre un panorama des grandes tendances sociologiques. Elles illustrent en effet une société qui sest métamorphosée au cours de vingt dernières années. La première étape, souvent chaotique, a été la déconstruction du modèle moderniste qui structurait les mentalités. (...) On a souvent traité ce modèle de contraignant, voire dimpérialiste car il imposait ces valeurs comme LA référence. Qui nen était pas était perdu, rejeté. La première étape du postmoderne a marqué leffondrement de ces valeurs. Elles ne sont désormais pas plus légitimes que dautres. Tous les comportements, tous les styles de vie sont devenus acceptables. (...) Et si, après cette phase de déconstruction, nous avions entamé une nouvelle étape ? Si, derrière le désordre apparent, une nouvelle logique vertueuse sesquissait ? Celle de la reconstruction autour de quelques valeurs centrales de respect de lindividu, de liberté, de valorisation des différences, de pluralisme. Légitimes car acceptées comme telles par la majorité de lopinion publique. Bien sûr, cela nempêchera pas les abus dune culture trop orientée sur les média, qui na pas toujours le sens aigu des priorités culturelles et humaines. Mais quel modèle ne souffre aucune critique ? (...) Au lieu dêtre des valeurs prosélytes, visant à simposer comme modèle universel, les valeurs « postmodernes » ne sont pas contraignantes. Elles acceptent la différence, tolèrent tous les modes de vie soient-ils minoritaires. Elles pourraient devenir un contrat minimum à respecter pour bien vivre ensemble, à partir duquel toutes les différences pourraient sépanouir »30
La perspective peut donner de lespoir. Et peut aussi montrer combien on est loin de là. Dans mon analyse, les stéréotypes quon a vu mis en relief par les études psychologiques, études réalisées après les années 50 surtout dans des pays occidentaux, montrent surtout leur inculcation sociale. La publicité sen sert beaucoup, comme le montre Bernard Cathelat : « Le clé de lachat est une identification acceptée du consommateur réel au consommateur type, modèle idéal que suggère la réclame. Ce que lon achète, cest une certaine image de soi. On sidentifie par ses actes à certains modèles réels ou imaginaires qui souvent symbolisent lidéal du Moi auquel on aspire. Le produit est devenu lexpression dune personnalité. (...) Cest en fonction de son propre personnage idéalisé tel que le groupe social ladmet, que le consommateur va considérer et juger limage de son style de vie que lui propose la réclame. Mais faut-il miser sur lindividu tel quil est ou tel quil vaudrait être ? (...) Lun des buts fondamentaux de la stratégie commerciale est de trouver létiquette psychologique du produit : stéréotype de marque et modèle identificateur, particulièrement importants sur le marché que la standardisation des biens et lidentité des services ont neutralisé. »31
Cette utilisation des données psychologiques dans des buts commerciaux ne manque pas de risques. Cest une manière dinfluencer la personnalité de lindividu et son attitude à légard de lAutre. On doit être convaincus dune chose : la personnalité humaine reste un système ouvert à tous les changements, cest sa meilleure façon de sadapter à lenvironnement. Mais cest aussi la preuve de sa fragilité. Des expériences telles que la société de consommation a fait dans le seul et unique but de produire du profit, ne restent pas sans conséquences en ce qui concerne le comportement de lindividu. Ces conséquences ne seront pas visibles tout de suite. Il y a besoin dun certain temps mais, une fois le moment venu, elles peuvent poser des problèmes auxquels on nest pas habitué. La dysmorphophobie, mis à part la dimension biologique et celle psychologique, tient aussi de la manière dont lindividu est envisagé à lintérieur de la société dont il fait partie. On a vu dans le premier chapitre, comment les transformations passées au niveau de la société ont influencé le comportement de lindividu. Les média et surtout le système publicitaire sont allés encore plus loin. Ils se sont servis de ses traits psychologiques pour le conditionner en tant que consommateur.
Il a fallu du temps pour quon shabitue. Mr. Domerc remarquait : « la publicité nous montre toujours des hommes « rich and successful » et des femmes « beautiful ». Mais il y a un problème : au bout dun moment, le discours suse. Il y aura ainsi de tas de gens qui verront que rien na changé dans la société, quon nest pas plus beaux ou plus riches simplement parce quon a acheté des choses. Et il y aura de la frustration et, ensuite, la volonté de ne plus vouloir daccepter se sentir frustré. Cela commence dabord avec les jeunes, les plus nourris avec de la pub mais en même temps les seuls à pouvoir prendre du recul. Cest ce quon appelle : « la mithridatisation » à la pub, elle ne fait plus son effet. »
Mais on constate les conséquences des années qui sont passées et pendant lesquelles on sengouffrait dans limage, à la recherche dune perfection qui fonctionnait comme « passe-partout » dans une société concurrentielle. Ce nest pas pour rien quaujourdhui les pourcentages des gens mécontents de leurs apparences physiques sont si élevés. Et, par conséquent, le moment est venu pour se poser des questions sur le fonctionnement de cette société. Pour avoir des réponses qui peuvent nous aider à trouver des solutions. Cest une façon davancer tout en apprenant quelque chose sur nos fautes antérieures.
1 v. Gilles Lipovetsky, Lère du vide. Essais sur lindividualisme contemporain, Editions Gallimard, 1983, pp.68-71
2 v. David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, PUF, 1990, p.126
3 ibidem, p.128
4 ibidem, p.130
5 ibidem, p.139
6 ibidem, p.136
7 ibidem, p.143
8 ibidem, p.158
9 ibidem, p.167
10 ibidem, p.172
11 Il est intéressant de citer quelques considérations appartenant à David Le Breton, et qui envoyent à la « société de la pérformance » dAlain Ehrenberg : « La passion moderne des activités à risque naît de la profunsion du sens qui étouffe le monde contemporain. La perte de légitimité des repères de sens et de valeurs, leur équivalence générale dans une société où tout devient provisoire, boulverse les cadres sociaux et culturels. La marge dautonomie de lacteur saccroît, mais elle entraîne dans son sillage la peur ou le sentiment du vide. Nous vivons aujourdhui dans une société problématique, également propice au désarroi ou à linitiative, une société constamment en chantier, où lexercice de lautonomie personnelle dispose dune latitude considérable. Nous sommes incités à dévenir les entrepreneurs de nos propres vies. Lindividu tend de plus en plus à sautoréférencer, à chercher dans ses resources propres ce quil trouvait auparavant dans le système social de sens et de valeurs où sinscrivait son existence. La quête de sens est fortement individualisée. Chaque acteur ne peut aujourdhui répondre que de façon personnelle à la question de la signification et de la valeur de son existence. Les solutions se font plus personnelles, elles solicitent les rssources créatives de lindividu. Doù le désarroi ressenti aujourdhui par des acteurs confrontés à des questions dont les réponses sont absentes. La latitude élargie des choix se paie paradoxalement dune incertitude sans précedent. A défaut de limite de sens que la société ne lui donne plus, lindividu cherche physiquement autour de lui des limites de fait. Il goûte dans les obstacles et la frontalité de sa relation au monde une occasion de trouver les repères dont il a besoin pour étayer une identité personnelle. Le réel tend à remplacer le symbolique. Et les prises de risque prennent alors une importance sociologique considérable. Quand les limites données par le système de sens et de valeurs qui structure le champ social perdent leur légitimité, les explorations de l « extrême » prennent leurs esor : quête de performances, dexploits de vitesse, dimmédiateté, de frontalité, surenchère dans le risque, poussée à leur terme des ressources physiques. » (David Le Breton, La sociologie du corps, PUF, 1992, pp. 111-112) Une fois de plus les « défaillances » de la société contémporaine sont la cause directe des changements de comportement des individus. Le Breton sen sert pour argumenter la passion des gens pour des sports « à risque » qui les forcent continuellement à se dépasser.
12 v. Jean Baudrillard, La société de consommation, ses mythes, ses structures, Editions Denoël, 1970, p.200
13 ibidem, p.207
14 ibidem, p.211
15 ibidem, p.213
On doit montrer aussi les modèles de corps envisagés par Baudrillard :
« 1. Pour la médecine, le corps de référence, cest le cadavre. Autrement dit, le cadavre est la limite idéale du corps dans son rapport au système de la médicine. (...)
2.Pour la réligion, la référence idéale du corps est lanimal (instincts et appétits de la « chair »). Le corps comme charnier, et le ressuscité au-delà de la mort comme métaphore charnelle.
3. Pour le système de léconomie politique, lidéal-type du corps est le robot. Le robot est le modèle accompli de la « libération » fonctonnelle du corps comme force de travail, il est extrapolation de la productivité rationnelle absolue, asexuée (...).
4. Pour le système de léconomie politique du signe, la référence modèle du corps est le mannéquin. (...) Le mannéquin représente lui aussi un corps totalement fonctionnalisé sous la loi de la valeur, mais cette fois comme lieu de production de la valeur/signe (...). » (Jean Baudrillard, Léchange symbolique et la mort, Editions Gallimard, 1976, p.177)
16 v. Marilou Bruchon-Schweitzer, Une psychologie du corps, PUF, 1990, p.171
17 v. Paul Schilder, Limage du corps, Editions Gallimard, 1968, pp.229-316
18 v. Marilou-Bruchon-Schweitzer, Une psychologie du corps, p.70
19 Ainsi, un étude menée avec Maisonneuve en 1981 à partir de 12 nus féminins issus de diverses périodes de lhistoire de lart montre une préference majoritaire pour des silhouettes illustrant à la fois des cannons classiques de beauté et des critères de minceur plus contemporains, ceci chez de jeunes adultes français des deux sexes, de 18-25 ans. (v. Marilou Bruchon-Schweitzer,...,p.73)
20 On se doit de noter ici la remarque du Dr. Patrick Laure (citée par le Dossier « Science et Avenir », avril 1997, p.61) sur la tentative de banalisation du hormone de croissance (GH, Growth Hormone) en tant que médicament de tous les jours. Ainsi, « dès les années 60 certains parents sont obnubilés par la taille de leurs enfants et par toutes les méthodes susceptibles de laccroître Tout cela à cause dune pseudo-statistique américaine qui avait établi un rapport direct entre le salaire des cadres et leur taille. Ces allégations, pourtant dénuées de tout fondament scientifique, ont poussé de nombreux parents à réclamer pour leurs enfants des cures dhormone de croissance. Ainsi, en 1994, 20.000 traitements prescrits aux Etats-Unis, 8000 concernaient des enfants non atteints de nanisme. »
21 v. Philip Souham, Top Models ces nouvelles stars, Zelie, 1994, p.142
« Les top models sont le phénomène le plus remarquable ds années 90. Linda Evangelista, en particulier, qui tout en appartenant à son temps incarnait une élégance classique, devint symbole de lépoque. (...)Claudia Schiffer, Christy Turlington et Cindy Crawford sont quelques-unes des tops models de la décénnie. Comme Holge Scheibe la souligné, la poupée Barbie a constitué un modèle pour des générations de Cindy, de Linda et de Christy, toutes blondes, sexy et munies de longues jambes. Avec ses cheveux blonds et son visage volupteux, Claudia Schiffer fur présentée dans lédition italienne de « Vogue » de juillet 1994 comme la vraie Barbie. Le mannéquin noir le plus célébre de la décénie Naomi Campbell, apparut sur la couverture de « Time » pour illustrer un article sur la beauté et largent : « Plus fascinantes que des vedettes de cinéma, les top models des années 90 amassent de fabuleux trésors grâce à leur beauté spectaculaire ». Elles méritaient largent quelles gagnaient, était-il dit, car elles étaient capables de « pousser les consommateurs à lachat ». Le mannéquin le plus controversé des années 90 fut cependant la très mince Kate Moss, couronnée reine des « enfants de la rue » en 1993. Bien quelle plût aux adolescents qui composaient la clientèle de Calvin Klein, elle fut férocement critiquée pour sa minceur excessive, qui risquait de renvoyer au public une image positive de lanorexie et dautres troubles de nutrition. Elle apparut sur la couverture de « People » avec en titre : « Rien que la peau et les os ». Larticle lui-même afffirmait que « le model Kate Moss était le symbole ultra-mince de la sous-alimentation. Y a-t-il danger à envoyer un tel message à des adolescentes obsédées par leur poids ?Le « Harpers Bazaar » tenta dexpliquer que ce côté « chien perdu sans collier » était une réaction naturelle aux mannéquins hypervolupteux et musclés des années 80. Mais les affiches où figurait Kate Moss continuèrent à se couvrir de graffitis diasnr : « Donnez-moi quelque chose à manger ! » Les magazines (et non les couturiers) ayant tourné le couteau dans la plaie, « la mode mit à mort lenfant mal aimé des rues », comme le dit Anne Spindler du « New York Times ». La maigreur et la pâleur étaient démodées, les lèvres rouges et les talons aiguilles pouvaient faire leur entrée. Tel un bel androïde, la très blonde et très grande Nadja Auermann fit simultanément la couverture de « Vogue » et de « Time ». (Valerie Steel, Se vêtir au XXe siècle De 1945 à nos jours, Adam Biro, 1998, pp.175-177)
22 v. Marilou Bruchon-Schweitzer, Une psychologie du corps, PUF, 1990, p.189
23 v. Gilles Lipovetsky, La troisième femme. Permanence et révolution du féminin, Gallimard, 1997, pp.179-180
24 v. Jean Baudrillard, Léchange symbolique et la mort, Editions Gallimard, 1976, p.172; p.177
25 Baudrillard va encore plus loin dans la déscription du mannéquin : Livré aux signes de la mode, le corps est sexuellement désenchanté, il devient mannéquin, terme dont lindistinction sexuelle dit bien ce quil veut dire. Le mannéquin est tout entiersexe, mais sexe sans qualités. La mode est son sexe. Ou plutôt : cest dans la mode que le sexe se perd comme différence, mais se généralise comme référence (comme simulation). Rien nest plus sexué, tout est sexualisé. Masculin et féminin eux aussi retrouvent, une fois perdue leur singularité, la chance dune existence seconde illimitée. Dans notre seule culture, la sexualité imprègne ainsi toutes les significations, et cest parce que les signes de leur côté ont investi toute la sphère sexuelle. » (Jean Baudrillard, léchange symbolique et la mort, Editions Gallimard, 1976, p.148
Dans la même ligne sinscrie aussi la vision de France Borel : « Le mannéquin, représentation optimale du corps de la mode, est à la fois asexué et hypersexué. Le choix même du mot « mannéquin », du néerlandais manne-ken, « petit homme », est éloquent. La mode travaille sur un matériau humain, le corps du mannéquin, corps confisqué servant de suport à la fabrication. Le couturier uvre sur une dépouille, le fameux « sac dos » complétement redessiné, corps-armature, charpente minimale pour une architecture detoffe. La mode met le corps en évidence et va jusquà se substituer à lui. Ne parle-t-on pas dun vêtement qui a « du corps » ? La nudité ne se voit et ne sexprime que par lartifice : costume ou maquillage. » (France Borel, Le vêtement incarné. Les métamorphoses du corps, Calman-Lévy, 1992, p.222)
26 v. Jean Baudrillard, La société de consommation, ses mythes, ses structures, Editions Denoël, 1970, pp.208-210
27 Philip Souham montre bien dans son livre le développement de ces techniques.
« - Quest ce quon lui fait, à cele-là ?
- Tu commences par lui retirer les petites veines dans le blanc des yeux.
- Et les oreilles ?
- Il faut les couper. On va lui mettre celles de la brune.
- Et la bouche ?
- Tu lélargis. Naie pas peur !
- Et les seins ?
- On les rabote un peu... ». Tels sont les propos un tantinet surréalistes rapportés par Philippe Couve dans « Cosmopolitan » dans un article intitulé « Belle comme une photo truquée ». Il ny a aps un seul laboratoire photographique professionnel qui se respecte, qui ne propose une palette complète de services « retouche » à ses clients agences de pub ou autres magazines de mode. (...) Jean-Claude Ronceray, auteur dun ouvrage intitulé « La retouche », pose la question suivante : « La retouche fait peur, car on ne la connaît pas ou peu Ses tendances sont diverses et ses techniques marquées par des empreintes de lindividualité du retoucheur. Le public non informé parle de « tricherie ». Les professionnels de la communication ne peuvent pas lexclure. qui a raison ? Qui a tort? » La question reste posée et voici ce quen pense Régis Drevon, directeur technique de Colortec, lun des meilleurs laboratoires professionnels en France, qui compte parmi ses clients, les plus grands noms de la cosmétologie, de la mode, du luxe etc., comme Yves-Saint Laurent, Cartier, Chanel, Calvin Klein et dautres : « Le phénomène des retouches nest en fait pas nouveau et depuis que la publicité existe, les retouches existent aussi. La différence cest quavant on pratiquait sur les mannéquins ou sur les produits, des retouches manuelles qui navaient pas la même qualité que celles pratiquées aujourdhui avec les technologies modernes. A la question de savoir si une image retouchée perd de son charme en saseptisant, je dirai que cest vrai et faux à la fois, tout dépend du travail effectué par le retoucheur. (...) Notre mission est de sublimer une image, encore une fois cest une question déquilibre, nous laissons souvent des « défauts » sur le visage des top models sur lesquels nous « travaillons » à condition que ce soit de « beaux défauts » (Philip Souham, Les Top Models, ces nouvelles stars, Zelie, 1994, pp.32-35)
28 v. Gilles Lipovetsky, La troisième femme. Permanence et révolution du féminin, Editions Gallimard, 1997, pp.181-182
29 Dans cette perspéctive, Dr. Guerrineau, nutritionniste, dans linterview quil a eu la gentillesse de maccorder, affirmait : « Les systèmes publicitaires jouent un rôle extrêmement important dans le développement de lidéal narcissique. Par exemple, lidée que les appareils de gymnastique au domicile aident à maigrir. Mais ce type deffort physique na jamais fait maigrir personne ! Parce quon ne sattaque pas aux graisses de resèrve mais simplement au sucre qui se trouve en muscles et dans le foi. Si, en plus, on se prive du repas pendant cet éffort, tout ce quon fait cest de commencer à brûler de la masse musculaire ! Quant au message publicitaire « Buvez et éliminez », il ny a aucune recherche médicale qui aviserait leffet damincissement du Contrex, par exemple, sur lorganisme humain. Il sagit simplement dun effet de mots qui joue sur limaginaire des gens. Le spot dit simplement « Buvez et éliminez » et rien de plus. Mais il est fait de sorte que les gens simaginent le reste. »
30 v. Nicolas Riou, Pub Fiction. Société postmoderne et nouvelles tendances publicitaires, Editions dorganisations, 1999, pp.152-153
31 v. Bernard Cathelat , Publicité et société,Payot, 1968, pp.161-162