De la simple « image de soi » négative vers la « dysmorphophobie » en tant que maladie



Après avoir analysé le concept de l’« l’image de soi » et son rôle dans l’établissement des relations sociales, après avoir vu la façon dont cette image peut être manipulée à travers une culture médiatique propre à ces 20 dernières années, on va commencer à analyser les conséquences directes de cette manipulation, et comment l’imaginaire des gens peut être reformulé suivant une logique propre à une société fragilisée.

Il s’agit, à mon avis, d’un enchaînement absolument logique et évident entre « les faits » et « les conséquences ». Dans une société qui gère de plus en plus mal son fonctionnement interne, qui se retrouve du coup à la recherche d’un nouveau système efficient de valeurs, une société qui se voit de plus en plus engloutie par l’éphémère et par l’artificiel, il est inévitable d’assister à un début de transformation irréversible.

Sincèrement, je ne crois pas qu’à la fin de cette transformation la société va se retrouver complètement malade, génératrice d’un individu totalement phobique et incapable de faire face à la vie. Je crois, au contraire, que l’individu va se transformer de façon qu’il puisse mieux réagir à tous les environnements qui lui seront proposés. De toute manière, chaque espèce a toujours fait de sorte qu’elle s’adapte mieux aux conditions environnementales et que ces conditions lui offrent le plus de confort et de sécurité. L’espèce humaine, elle aussi, a suivi le même cheminement et son évolution ne s’arrête pas là. L’organisme humain arrive au monde partiellement inachevé, prêt à recevoir, d’une façon naturelle, toutes les acquisitions du milieu dont il fait partie. Jusqu’à aujourd’hui on prenait en considération uniquement cet aspect naturel et biologique des choses. Mais depuis l’apparition du « commerce d’images » à travers le monde et dans un temps record, on assiste à une nouvelle étape d’évolution.

Il s’agit plus d’une évolution esthétique que biologique. La culture médiatique propose depuis plus de 20 ans, le modèle d’un être humain en parfaite santé et possesseur d’un physique de plus en plus symétrique. Il est vrai qu’en même temps la société de consommation pousse les gens vers une alimentation inadéquate (pour ne donner comme exemple que les Etats Unis où, si la courbe de poids reste celle d’aujourd’hui, on va assister d’ici 2039 à une population 100% obèse), et vers un régime de vie quasi sédentaire. Cet logique, entièrement antinomique, aide à mieux régler le fonctionnement interne de la société. De toute façon, les régimes alimentaires changent régulièrement de contenu, même si les principes de base restent et resteront les mêmes. L’homme s’oriente de plus en plus vers des aliments « d’entretiens » qui lui permettent de garder la meilleure forme physique pour rester le plus longtemps possible dans une vie active. Bien sûr, cette nouvelle conduite alimentaire ne va pas se passer d’un jour à l’autre, elle demande du temps, mais le début est sous nos yeux.

Quant à la sédentarisation due aux « prothèses mécaniques » faites pour nous faciliter le mouvement et surtout, pour gagner du temps, les gens essayent de le contrecarrer en s’orientant vers des salles de gymnastique, de squash, vers le « vieux » jogging, vers toute sorte d’activités physiques qui pourraient casser d’une manière ou d’une autre ce train-train de vie amorphe.

La symétrie du corps, un pas en avant dans l’évolution esthétique

Ce que les médias nous montre continuellement à travers les images, c’est le corps tel qu’il est conçu idéalement. Mais le message attaché à ces images a beaucoup changé. Ce corps-là n’est plus un corps idéal, c’est un corps normal et de plus en plus symétrique. Le fameux style « Waif », avec ses mannequins anorexiques, a montré je crois, ses limites. Surtout à cause de l’interdiction formelle faite par les organismes de santé, due à l’impact direct que ce type de modèle exerçait sur les femmes, en provoquant l’augmentation du nombre de cas d’anorexie mentale.

La course vers une proportionnalité corporelle ne date pas d’aujourd’hui. Mais c’est aujourd’hui qu’elle n’est plus regardée comme un signe de perfection mais au contraire, comme un signe de normalité. Il est toutefois vrai qu’elle ne peut être atteinte qu’à travers des moyens artificiels. Et je parle ici de la chirurgie esthétique et des séances de gymnastique dans des salles de body-building. Mais c’est parfaitement faisable et à la portée de plus en plus de gens (même si le prix reste pour le moment assez prohibitif).

Dans le dossier spécial « Sciences et Avenir », publié en avril 1997, on trouve une enquête sur « La biologie de la beauté » et qui donne différentes considérations sur la symétrie et la proportionnalité. Ainsi « Lorsque des chercheurs britanniques ont demandé à des Anglaises, des Chinoises ou des Indiennes d’indiquer leur préférence pour des photos de mâles méditerranéens, toutes ont élu les mêmes. Les bébés eux-mêmes, pourtant peu susceptibles d’être influencés par la mode ambiante, ont trouvé belles les photos préférées par les adultes : ils les regardaient plus longtemps. C’est là que la symétrie intervient. Un visage harmonieux est jugé plus attirant. Sentons-nous confusément, comme les animaux, que les individus les moins résistants ont davantage tendance à être de guingois? Une chose est sûre : dans la nature, la pollution, la maladie et autres cataclysmes peuvent perturber sensiblement le développement initial et altérer la symétrie de départ. Après s’être passionné pour l’étude de la symétrie chez les mouches, Randy Thornill est passé à celle des hommes. Résultat? Ceux au corps plus symétrique sont aussi plus grands, plus musclés et pour tout dire plus athlétiques que les autres. Qualités qui s’accompagnent d’une personnalité dominatrice et d’une meilleure santé. Les hommes dissymétriques étudiés par Thornill souffrent davantage d’insomnie, de colère et de repli sur soi. Autre évidence, les hommes sont très sensibles à la silhouette féminine. (...) Chez une femme fertile et en bonne santé, le tour de taille représente en moyenne 60 à 80% du tour de hanches quel que soit son poids. Même si certaines sociétés ont préféré les Vénus de Rubbens aux poupées Barbie, ce rapport reste équivalent. »1

Les études qui ont été faites, visant l’aspect de la symétrie, ont montré une fois de plus l’existence d’une correspondance directe entre la symétrie et la sexualité (surtout les taux d’androgènes - hormones mâles, et d’œstrogènes - hormones féminisantes). Les traits physiques demandés à un homme sont: mâchoire et menton puissant, sourcils marqués, torse musclé et une taille 10% plus fine que les hanches. Pour une femme, par contre, on demande, une mâchoire et un menton délicats, de grands yeux, un petit nez, des lèvres charnues, des seins fermes et symétriques, une peau lisse et sans défauts et une taille 30% plus fine que les hanches. Les études ne parlent pas des mannequins mais du type d’individu qui est le plus adapté aux conditions environnementales.

Il y aura toujours un conditionnement plus ou moins évident de la vie sexuelle de l’individu par son aspect physique, même si cette relation peut nous sembler un peu « basique ». Ainsi, « les chercheurs américains Randy Thornill et Stenven Gangestad ont fait passer des tests à des centaines d’étudiantes et d’étudiants. Dans ces tests gauche droit, en comparant sept mesures : largeur des pieds, des chevilles, des mains, des poignets, des coudes comme la largeur et la longueur des oreilles, ils relevaient l’asymétrie de chacun. Ils ont ensuite fait remplir des questionnaires confidentiels, s’intéressant au caractère comme au comportement sexuel. Surprise! Les hommes les plus symétriques ont commencé leur vie sexuelle trois à quatre ans avant les autres. Pour les hommes comme pour les femmes, une plus grande symétrie est synonyme d’un plus grand nombre de partenaires sexuels. »2

Dans l’époque actuelle, tout les « petits » détails qui jouent en faveur d’un physique attirant peuvent être plus ou moins retouchés. La chirurgie esthétique se transforme jour après jour en une technique usuelle, largement demandée pour intervenir là où quelque chose « cloche ». On commence à ne plus regarder bizarrement ceux ou celles qui se font refaire le nez par une rhinoplastie, les lèvres par infiltration au collagène, les « culottes de cheval » par une liposuccion etc. Chaque culture garde ses propres normes en ce qui concerne les apparences. La culture occidentale apparaît de ce point de vue loin derrière, en se résumant jusqu’ici uniquement à la tenue vestimentaire. On n’était pas vraiment préparé pour faire subir à nos corps de véritables scarifications employées par d’autres cultures depuis longtemps déjà. Cette fois-ci par contre, on a osé franchir le pas, et les résultats n’ont pas tardé à apparaître.

Le corps inachevé... En réalité, on n’a pas de s’inquiéter. On ne pourra jamais tout retoucher, mais au moins on va faire de notre mieux pour « s’améliorer ». Il est clair que ce qu’on voit aujourd’hui se manifester comme « mécontentement de soi » est le simple résultat d’une vingtaines d’années dédiées au culte de la beauté. Il s’agit là d’une médiatisation excessive, surtout dans les années ‘80, de l’individu qui est beau, en pleine forme physique, qui ose et qui de plus, réussit pleinement dans tout ce qu’il entreprend. Une telle publicité faite tous les jours dans un rythme qui brouille tous les repères dans l’espace temporel des gens, ne peut avoir pour conséquence que des comportements individuels totalement décalés. On parle d’identification ou de projection de la part de la personne qui est pratiquement « perfusée » par les images. Ceci est vrai, surtout pour quelqu’un de passif. On a tellement ingurgité de chose artificielle, et cela sans être vraiment habitué à ce type de « gavage » informationnel, qu’il est normal maintenant se retrouver d’une façon ou d’une autre handicapé dans notre imaginaire.

Mais on doit aussi comprendre que cette époque-là est révolue. Les gens, dans la plupart des cas, sont plus que formés à l’école des médias. Ils ont développé entre temps, surtout les jeunes, un véritable esprit critique vis-à-vis de toute cette affluence d’images et de messages. Il est vrai aussi que, les mauvaises habitudes ne s’effacent pas d’un jour à l’autre. Accoutumés au type de beauté rayonnante et inaccessible des années ‘80, nous avons développé des comportements plus ou moins défaitistes. On se trouve de plus en plus mal faits, gros, avec une perception de soi déformée. De toute façon les gens sont incapables de se juger eux-mêmes d’une manière objective. Mais aujourd’hui c’est pire encore.

Je vais commencer par parler de ce que les spécialistes appellent l’« image de soi négative » ou « négative body image », dans la littérature anglo-saxonne. Je dois tout d’abord souligner quelques aspects. Premièrement on n’est pas encore arrivé à délimiter le simple mécontentement de soi (d.p.d.v physique) de la dysmorphophobie: où s’arrête le syndrome et où commence la maladie, on ne le sait pas. On n’est pas sûrs non plus s’il existe une relation directe et nécessaire entre les deux phénomènes. Il y a des gens qui mènent une vie sociale absolument normale, tout en gardant au fond d’eux-mêmes le regret de ne pas être « comme il faut » à cause d’un petit détail qui gène, et d’autres qui développent une telle obsession qu’ils arrivent à des tentatives de suicide. Il y a des gens qui ne font plus confiance aux chirurgiens plasticiens et qui essayent tout seuls chirurgicalement de corriger le défaut, en s’automutilant.

Cette maladie, la dysmorphophobie en tant que telle, est peu connue mais, de toute évidence, elle touche de plus en plus de personnes. En outre on sait que pour la traiter on fait appel au tout puissant Prozac: simple coïncidence ou s’agit-il d’un autre aspect de la dépression qui touche notre société ? Cela reste à analyser.

On doit toutefois accepter le fait que tout est soumis à une logique implacable de fonctionnement. Cette préoccupation excessive des gens pour leurs corps succède à toute une série de phénomènes. L’individu a perdu quelque chose de lui-même pour en être arrivé là. Il a perdu des valeurs qui lui étaient nécessaire pour se maintenir en équilibre dans un monde exposé en permanence aux changements. Au dualisme « corps - âme » il a opposé celui de « l’homme et son propre corps », comme le montre David Le Breton. Il affirme : « Le dualisme contemporain distingue l’homme de son corps. (...) Cet imaginaire du corps suit fidèlement et (socio)logiquement le procès d’individualisation qui marque les sociétés occidentales de façon accélérée depuis la fin des années soixante : investissement de la sphère privée, souci du moi, multiplication des modes de vie, atomisation des acteurs, obsolescence rapide des références et des valeurs, indétermination. Un autre temps de l’individualisme occidental voit le jour et modifie en profondeur les relations traditionnelles envers le corps » 3. Lipovetsky parle d’une véritable « mutation anthropologique » ayant pour conséquence l’apparition du « homo psychologicus ». D’après lui, « Au-delà de la mode et de son écume et quelques caricatures que l’on puisse faire ici ou delà de ce néo-narcissisme, son apparition sur la scène intellectuelle présente l’intérêt majeur de nous contraindre à enregistrer dans toute sa radicalié la mutation anthropologique qui s’accomplit sous nos yeux et que chacun de nous ressent bien en quelque manière, fût ce confusément. (...) Fin de l’homo politicus et avènement de l’homo psychologicus, à l’affût de son être et de son mieux-être » 4..

Apparemment l’individualisme accru et le repli sur soi, et cela à l’intérieur d’un société en manque de valeurs stables et efficientes, engendrent l’intérêt croissant pour le corps. « Jamais dans notre société le corps n’a été aussi peu utilisé, jamais on n’en a autant parlé. C’est d’ailleurs à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale, c’est-à-dire à mesure que décroît le travail manuel, que le corps est investi pour lui-même et non plus pour produire »5, affirme France Borel. Cet intérêt reste excessif autant de temps qu’un vrai système de valeur n’est pas mis en place. Un système autre que celui « d’objets » dont parlait Baudrillard.

L’image de soi négative représente, pour le moment, la première réaction des gens devant la perspective de pouvoir changer d’apparence. On peut imaginer le scénario suivant : la culture médiatique met en circulation, au niveau des apparences physiques, un type d’individu d’une symétrie presque parfaite et ceci non sous le signe de la perfection mais, au contraire, sous le signe de la normalité, voir de la banalité. Le message n’est plus « Voilà comment vous pourriez devenir si.. », mais « Voilà comment vous devez être parce que... ». L’individu, possesseur d’un certain esprit critique (il ne s’agit plus d’un individu passif, prêt à tout avaler sans se poser de questions), assimile le message et commence à l’intérioriser. Comme son schéma de vie ne contient pas (dans la majorité des cas) un centre d’intérêt qui peut le détourner de son rythme routinier et canaliser ses préoccupations, il réagit en conséquence, en analysant son propre corps. Il est déjà incapable de bien s’évaluer6, le message en discussion ne fait qu’augmenter la fausse appréciation. L’individu devient ainsi, d’une manière consciente et déclarée mécontent de son corps, on est devant « l’image de soi négative ». A partir de maintenant l’individu a plusieurs possibilités d’agir. Ou il est suffisamment fort pour ne pas sombrer dans une dépression, et il commence à s’intéresser de près à toutes les techniques qui aident à « réparer » les « défauts » : un certain type d’alimentation, relookage, chirurgie plastique, fitness..., ou il part battu d’avance, et à ce moment-là on entre dans le domaine de la dysmorphophobie qui peut culminer avec des tentatives de suicide. Il s’agit dans ce dernier cas de gens ayant une fragilité psychique accrue.

David Le Breton résume très bien ce début de transformation qui s’opère dans l’imaginaire de chaque individu concernant son corps. « Une ruse de la modernité fait passer pour libération des corps ce qui n’est qu’éloge du corps jeune, sain, élancé, hygiénique. La forme, les formes, la santé s’imposent comme souci et induisent un autre type de relation à soi, l’allégeance à une autorité diffuse mais efficace. Les valeurs cardinales de la modernité, celles que met en avant la publicité, sont celles de la santé, de la jeunesse, de la séduction, de la souplesse, de l’hygiène. Ce sont les pierres d’angle du récit moderne sur le sujet et sa relation obligée au corps. Mais l’homme n’a pas toujours le corps lisse et pur des magazines ou des films publicitaires, on peut même dire qu’il répond rarement à ce modèle. Ainsi s’explique le succès actuel de ces pratiques mettant le corps en exergue (jogging, mis en forme, body-building etc.), le succès de la chirurgie esthétique ou réparatrice, celui des cures d’amaigrissement, l’essor spectaculaire de l’industrie des cosmétiques »7

Image de soi négative

Un étude de spécialité effectuée aux Etats Unis par l’équipe d’Ellen Berscheid, en 1973, et publiée dans « Psychology Today », montrait que 23% des femmes et 34% des hommes étaient insatisfaits de leurs corps8 En 1986 les pourcentages augmentent : 38% des femmes et 34% des hommes (étude réalisée par Thomas Cash, sur un échantillon de 30.000 lecteurs américains, inclus dans un programme spécial), pour atteindre en 1997 les chiffres de 56% pour les femmes et 43% pour les hommes (étude réalisée en janvier-février 1997, sur un échantillon de 4000 personnes comprisent dans le même programme « Body-Image Survey). Parmi elles 66% de femmes et 50% d’hommes sont mécontents de leur poids. C’est surtout le cas des jeunes filles (âgées de 13 à 19 ans), dont 62% sont insatisfaites de leur poids9 Les femmes restent plus concernées par leurs hanches et leur abdomens, quant aux hommes, ce sont la poitrine et l’abdomen. Mais le poids pose un tel problème aux gens qu’il y aurait 24% (femmes) et 17% (hommes) prêt à donner plus de trois ans de leurs vies pour être mince.10 Mais les pourcentages les plus éloquents visent la préoccupations des gens pour leur corps; en 1986 ils étaient 18% d’hommes et 7% de femmes qui déclaraient être concernés par leur apparence mais qui ne font rien de spécial pour l’améliorer, par rapport à l’année 1997, où ils étaient 93% de femmes et 82% d’hommes préoccupés par leur corps et travaillant pour le mettre en forme.11

Les pourcentages parlent d’eux-mêmes surtout dans le cas des hommes. « De fait, les hommes manifestent un sentiment grandissant d’insécurité. Un sondage réalisé à l’échelle nationale par Psychology Today met en évidence l’insatisfaction croissante des hommes vis-à-vis de leur abdomen (63%), de leur poids (52%), de leur tonus musculaire (45%), de leur aspect général (43%) et de leur torse (38%). Dans chacun de ces domaines, l’insatisfaction des personnes interrogées trahissait une augmentation de 10 points par rapport aux résultats d’un sondage similaire daté 1986. Les psychologues ont établi que les hommes peuvent eux aussi être atteints d’un trouble connu sous le nom de dysmorphie corporelle, qui implique une insatisfaction extrême, exagérée, vis-à-vis de certaines parties du corps et de son apparence. Pour les hommes, cela concerne le plus souvent la musculature, la perte de cheveux et la taille des organes génitaux. »12

Il est clair que l’intérêt des gens pour leurs corps n’est pas survenu d’un jour à l’autre pour déclencher une telle augmentation de mécontentement. Il a dû y avoir une période à l’intérieur de laquelle, par le biais de la culture médiatique qui proposait la perfection physique en tant qu’idéal absolu et condition sine qua non de la réussite sociale, on a presque conditionné l’être humain de manière qu’il intériorise de plus en plus cet idéal et qu’il le superpose à l’image de son propre corps. Comme la superposition est rarement parfaite, l’individu ne peut qu’exagérer les éventuels défauts et les imaginer mille fois pire qu’en réalité. Pendant des années on a éduqué le regard à la beauté artificielle (sans jamais dévoiler le secret de cette beauté, la manière de la « confectionner »), on l’a conditionné pour ne reconnaître comme beauté que celle qui lui correspond le plus. C’est normal, par conséquent d’enregistrer un telle déformation de l’imaginaire de la part des gens. Mais encore une fois, je crois qu’il s’agit d’une simple étape transitoire.

Le développement d’une « image de soi » négative a de multiples sources. Une augmentation de poids, l’incapacité de se voir comme étant maigre, la grossesse qui peut entraîner des changement physiques, des lations difficiles avec le partenaire, des pressions culturelles, les médias avec leur message qui associe beauté et bonheur au fait d’être mince, un état émotionnel changeant, mais aussi les abus sexuels, une enfance avec des problèmes etc. Elle peut entraîner de la part des gens un repli sur eux-même suivi d’une possible auto-exclusion sociale (cette auto-exclusion sociale fait justement la différence par rapport à un handicapé, qui lui se sent exclu par la communauté), une baisse de l’estime de soi, et peut aller jusqu’aux troubles psychiques et au suicide.

Le cas le plus concluent d’image négative de soi, est celle liée au vieillissement. Une fois de plus, on a dû propager pendant des années le mythe de la jeunesse qui correspond le mieux à notre société si bien qu’on est arrivé dans la situation où des personnes tout à fait normales, d’un âge avancée, commencent à se sentir presque rejetées par la société à cause d’un seul défaut, celui d’avoir vieilli. Il est vrai aussi que cette société promeut les valeurs de la jeunesse. Mais d’ici à se sentir coupable de suivre le cours normal des choses, il y a un long chemin. On lutte ainsi, de plus en plus contre les effets du temps, et parfois contre le temps lui-même.

Ainsi, on invente « les molécules de l’apparence » et les « hormones de la jeunesse » comme la mélatonine ou la DHEA. Cette dernière serait censée combattre le vieillissement de la même manière que l’hormone de croissance, GH (Growth Hormone). « Les sécrétions de GH déclinent avec l’âge, après avoir culminé vers 13-14 ans. Après 20 ans, le taux de GH chute de 14% tous les dix ans. En vieillissant, le corps se transforme : entre 30-70 ans un homme perd 30% de muscles alors que sa masse adipeuse augmente de 50%. (...) Dr. Daniel Rudman du Medical College of Wisconsin, à Milwaukee, aux Etats-Unis, dès 1990, publiait dans l’édition du 5 juillet du « New England Journal of Medecine » une étude sur GH (...). S’injectant pendant six mois de la GH, douze hommes de 61 à 81 ans gagnèrent 9% de muscles et perdirent 14% de graisses, sans régime ni exercice physique. Il y a quelques mois, les Drs. Edmund Chein, de Palm Springs, en Californie, et Léon Terry, un neurologue de l’équipe Rudman, ont rendu publics les résultats d’une étude à paraître conduite auprès 202 patients, hommes et femmes, qui avaient reçu de la GH à faibles doses chaque jour pendant six mois en moyenne. 81% d’entre eux ont un volume musculaire augmenté, 72% ont perdu leur surcharge adipeuse, l’épaisseur, la texture et l’élasticité de la peau sont améliorées chez 70% des personnes traitées, enfin une sur deux voit ses rides s’estomper. »13

La réponse du Dr. Patrick Laure, dans son livre « Gélules de la performance » dévoile, toutefois, la face cachée de ce traitement miracle. « En prenant un produit quelconque pour assurer sa performance, ou sculpter son corps, l’individu finit par se persuader ainsi que son entourage, qu’il en a réellement besoin. Il surmonte donc chimiquement un sentiment d’impuissance face à sa propre fragilité, réelle ou imaginée (...). Ainsi, en favorisant le recours à ces produits, la société engendre des sujets régressifs et qui sont dépendants d’une pharmacopée un peu particulière. Sains et aussi performants, mais sous contrôle. »14

Une remarque de bon sens, après tout. Mais la question est la suivante : qu’est-ce qui est le plus important : survivre au jour le jour en ressentant continuellement le rejet de la collectivité (même imaginé), ou de vivre, même sous le conditionnement des médicaments, en se réjouissant de la compagnie des autres (même s’il s’agit, parfois, d’une compagnie occasionnelle et sans aucune profondeur ? En général les gens choisissent le chemin de la minime résistance. et de toute façon, à partir d’un certaine âge, ils commencent à être conditionnés par certains médicaments pour mieux entretenir leur santé qui n’est plus celle de leur 20 ans.

Mais qu’est-ce qui se passe avec l’imaginaire des gens autour de ce phénomène de vieillissement ? David Le Breton offre une explication. « Le corps n’est aujourd’hui « libéré » que de façon morcelée, coupée du quotidien. Le discours de la libération et les pratiques qu’il suscite sont le fait de classes sociales moyennes ou privilégiées. Cette « libération » se fait moins sous l’égide du plaisir (même si indéniablement celui-ci est souvent présent) que sur le mode du travail sur soi, du calcul personnalisé, mais dont la matière est déjà donnée sur le marché du corps à un moment donné. L’engouement contribue à durcir les normes d’apparence corporelle (être mince, être belle, être bronzée, être en forme, être jeune etc., pour la femme; être fort, être bronzé, être dynamique etc., pour l’homme) et donc à entretenir de façon plus ou moins nette une mésestime de soi chez ceux qui ne peuvent produire pour quelque raison les signes du « corps libéré ». Il participe aussi à la dépréciation du vieillissement qui accompagne l’existence de l’homme. Elle alimente pour certaines catégories de population (personnes âgées, handicapées etc.) le sentiment d’être tenu à l’écart à cause de leurs attributs physiques. En ce sens, on pourrait dire que la « libération du corps » ne sera effective que lorsque le souci du corps aura disparu. (...) La vieillesse est l’incarnation du refoulé. Rappel de la précarité et de la fragilité de la condition humaine, elle est le visage même de l’altérité absolue. Image intolérable d’un vieillissement qui se saisit de toute chose dans une société qui a le culte de la jeunesse et ne sait plus symboliser le fait de vieillir ou de mourir. (...) Ni la vieillesse ni la mort ne remplissent ce rôle (de tabou), elles sont les lieux de l’anomalie, elles échappent aujourd’hui au champ symbolique qui donne sens et valeurs aux actions sociales : elles incarnent l’irréductible du corps. »15

Ce n’est pas l’âge qui marque le plus le vieillissement. On entend souvent la remarque : « Oui, j’ai 60 ans mais j’ai le coeur d’un adolescent ! ». La plupart de temps c’est ce décalage qui frustre la personne âgée. Elle aimerait bien pouvoir effacer les traits de l’âge biologique pour se montrer telle qu’elle est « en réalité ». Une personne jeune. Une fois de plus la médecine lui offre les moyens de réaliser ses rêves. Pourquoi pas les utiliser ? En outre, ce qui marque énormément et, malheureusement « met les choses en place » c’est, évidemment, le regard des autres. C’est ce regard qui met à l’écart, qui juge et qui donne le verdict. C’est lui qui vide. Jean-Claude Kaufmann montre bien le pouvoir du regard. « La plage est tolérante : chacun fait ce qu’il veut. Mais elle est aussi cruelle dans ses jugements esthétiques : l’âge en particulier est ici un facteur d’exclusion encore plus fort que dans la société ordinaire? C’est la contrepartie de l’hyper-valorisation par la jeunesse et la beauté : tout ce qui est moins jeune et moins beau vieillit très vite dans le contexte balnéaire. Ce processus de vieillissement précoce est accentué par les seins nus (qui mettent encore plus en avant la jeunesse et la beauté) : au pays des poitrines découvertes, la catégorie « vieille » commence à des âges où ailleurs la personne serait considérée comme jeune. « Les vieilles personnes, ça me choque, les vieilles dames, après 40 ans »; « On en voit pas mal, les vieilles dames, dans les 30640 ans, qui feraient mieux de se rhabiller, parce que c’est pas beau, ça tombe, c’est pas beaux ». Benjamin, après avoir proclamé le principe de sa tolérance (« Oui, toutes les femmes peuvent faire les seins nus! ») finit par poser, comme beaucoup, une limite d’âge. La sienne est très restrictive : « Entre 16 et 25 ans ». Face à la surprise de l’enquêteur, il se reprend, dans un élan de générosité : « Hein, entre 16 et 30 ans ». 30 ans est vraiment pour lui le maximum qu’il puisse concéder, au-delà la beauté ne saurait pouvoir encore exister. Benjamin a 16 ans : la vieillesse est surtout fixée à des âges jeunes quand on est jeune. Y compris pour celles qui voient s’approcher la terrible limite. Rachel, 23 ans, pense qu’à 25 ans « les seins ne sont plus les mêmes »; de même Angelina, 23 ans également : « A 25 ans on n’est plus trop dans le coup, on ne veut plus montrer ses seins »16

On lutte contre le stigmate (?) physique de la vieillesse de la même façon qu’on lutte contre les petits défauts (?) qui gâchent la proportionnalité et la symétrie tant convoitées. Et encore une fois, les moyens ne manquent pas, ils évoluent, ils se perfectionnent. On parle de plus en plus de « relookage », de « chromopsychologie », de « chirurgie esthétique », de « cures d’amincissement », de « soins anti-âge et antirides », de « fitness «  et « body-building ». Chaque année une autre technique vient s’ajouter à celles déjà présentes, pour nous rappeler que le corps reste inachevé, qu’il doit être « ciselé » pour mieux s’intégrer à la société.

J’ai essayé de m’intéresser de près à quelques unes de ces techniques pour pouvoir comprendre la façon dont on peut transformer le corps et avec lui son imaginaire. Je vais présenter, dans l’ordre, les informations obtenues suite à des entretiens avec des personnes qui travaillent dans ce domaine. Il s’agit de Mlle. Sévrine Roy, de l’Institut de Beauté « Yves Rocher »; de Mlle. Chérine, de l’Agence « Printemps Conseil Mode » et de MR. Jean-Claude Hagège, chirurgien-esthéticien. Malheureusement, je n’ai pas eu la chance de connaître l’opinion des personnes qui gèrent des salles de fitness. Toutefois je vais essayer de toucher ce problème, en utilisant des documents de référence. Mon analyse concerne la façon dont le corps peut être « modelé », en commençant avec le plus « superficiel », c’est-à-dire les conseils d’image personnelle (la chromopsychologie, le relookage), et les soins pratiqués dans un institut de beauté, puis je vais continuer avec les exercices qui forcent le corps à travailler d’une manière active, pour finir avec l’intervention chirurgicale, la méthode la plus extrême utilisée pour transformer les apparences physiques.

La chromopsychologie ou l’étude de la personnalité par les couleurs

Entretien réalisé à l’Agence « Printemps Conseil Mode », le 30 juillet, 1999, entre 15h-15h45, avec Mlle. Chérine, assistante de Mme. Josy Mermet, chromopsychologue.

« Conseil en image personnelle », « relookage », des noms pour un nouveau métier qui concerne, de près, les apparences physiques et vestimentaires. Ce qui est intéressant c’est la sortie de la cosmétique des instituts spécialisés en tant que soin occasionnel, et son entrée dans la sphère des obligations du travail. Ainsi, l’individu commence à être conditionné par la demande d’une certaine façon de paraître. « Dans un entretien d’embauche, vous avez exactement 60 secondes pour séduire ! », voilà le verdict d’un conseiller en image personnelle. C’est le temps d’ouvrir la porte, de dire « bonjour », de serrer la main et de s’asseoir; et de toute évidence, ces 60 secondes sont plus que capitales. Elles passent largement avant l’entretien proprement dit du point de vu « efficience » immédiate. Le conseil « ne pas tenir compte des apparences » semble plus que désuet !

Dans l’Agence de Josy Mermet, on dit, justement, « dépasser l’apparence ». C’est elle qui a inventé, il y a 20 ans la chromopsychologie ou « la personnalité par les couleurs ». Elle ne veut pas s’appeler « relookeuse » parce qu’à son avis « celles qui se proposent de faire du relookage ne font que transmettre leur propre goût à des personnes qui, au final, ne seront que le calque, la reproduction aveugle d’une autre ». Josy Mermet est ce qu’on appelle « une conseillère en image personnelle ». Pour elle ce qui importe c’est la personnalité de l’individu, et cette personnalité peut être dévoilée en étudiant attentivement la morphologie : la texture de la peau, celle des cheveux, l’ossature... Et ce qu’on va obtenir comme résultat c’est une apparence physique maîtrisée, avec des « cordonnées » inscrites dans le dossier individuel « Votre Image Personnelle » qui contient tous les critères typologiques : des croquis personnalisés réalisés par un styliste avec des indications sur les textures, les couleurs, les longueurs, les accessoires, ainsi qu’une palette de bonnes teintes pour le maquillage et la coiffure.

Apparemment cette méthode basée et articulée sur la correspondance et la cohérence entre tempérament/caractère et apparence est utilisée par les cabinets de recrutement et au sein des entreprises. Elle permettrait d’identifier immédiatement l’interlocuteur, cerner ses attentes et ses centres d’intérêts, et ainsi d’aider les dirigeants à déterminer quel poste conviendra le mieux à chaque individu pour une meilleure productivité. Elle s’adresse également à ceux qui recherchent du travail en leur permettant de croire en eux pour dégager un potentiel non exprimé, pour à terme savoir et surtout mieux se vendre sur le marché du travail. Mais aussi aux professionnels de la communication : commerciaux, formateurs etc.

L’équipe impliquée dans le travail est composée du chromopsychologue, d’un styliste, d’une maquilleuse esthéticienne, d’un coiffeur, d’un coloriste et d’un nutritionniste. Pour le moment, la seule à remplir le rôle de chromopsychologue reste Josy Mermet. Mais de toute évidence, il s’agit d’un travail d’équipe tout au long d’une séance qui dure environ une heure. Cette séance débute avec le teste de personnalité, réalisé exclusivement par le chromopsychologue. Il doit se baser uniquement sur la morphologie de l’individu, sans poser de questions. Et cela parce que les éventuelles réponses peuvent être manipulées consciemment ou non par le client.

Le teste de personnalité une fois passé, le premier élément susceptible de mettre en valeur la personnalité de l’individu est la couleur. La couleur des vêtements, du maquillage, des accessoires. « La couleur des vêtements doit être en cohérence avec le tempérament de la personne. C’est ça le charme : ne pas avoir de décalage entre la personnalité et l’apparence extérieure. » Les deux autres éléments importants sont : la forme des vêtements et la texture du tissu utilisé. « Donc, tout doit correspondre à tous les niveaux. » Tout au long du déroulement du test de personnalité, un styliste reste à côté du chromopsychologue, en réalisant, avec l’aide de ses indications, des croquis des vêtements du point de vu couleur, longueur, tissu choisi. Ces croquis vont composer le V.I.P, le dossier personnel de chaque client.

Le maquillage, lui aussi, joue un rôle très important. Et, une fois de plus, on est complètement en dehors des « rites » établis par les instituts de beauté. Il s’agit cette fois-ci, d’un véritable ajustement apporté aux apparences physiques et pas quelque chose d’occasionnel, lié à des événements ponctuels. Comme les vêtements, il doit faire de sorte que la personnalité soit en harmonie complète avec le tempérament de la personne. On va choisir les bonnes couleurs et le bon dosage pour marquer chaque individualité (en fonction des 20 typologies connues, en allant de la plus naturelle à la plus théâtrale, en passant par une typologie glamour, dramatique, slave, raffinée...). On est différents parce que chacun de nous possède sa propre typologie. Et c’est, justement, cette typologie qui va « guider » l’équipe de conseil en image personnelle, à choisir les vêtements et tous les autres éléments. « On retrouvera, par conséquent, toujours des mélanges de choses très sensibles qui vont aller d’une manière tout à fait distincte, à une certaine personne et pas à une autre. L’Important c’est de trouver la bonne couleur avec le vêtement qui va lui correspondre pour que la personne en question garde vraiment une certaine prestance sans pour autant faire une déguisement ».

Pour ce qui est des vêtements, ils ne vont surtout pas suivre « à la lettre » les modèles proposés par les créateurs de mode. « Dans les défilés de mode il y aura toujours le côté « spectacle ». Chaque créateur va créer pour des femmes qui lui ressemble. Les créateurs ont leur propre état d’esprit, et tous ceux qui travaillent avec eux vont essayer de s’accommoder dans leur style avec cet état d’esprit. En outre, chaque défilé raconte, d’une façon ou d’autre, une petite histoire. Mais aujourd’hui, on se rend de plus en plus compte que les gens veulent créer leur propre mode (...) ils vont mélanger des vêtements de haute couture avec des vêtements qu’ils vont acheter chez Tati, par exemple. Et cela parce qu’ils ont envie de créer un style propre à eux, un style qui leur correspond (...) ils n’ont plus envie d’avoir comme modèle une page de magazine ». C’est ce qu’essayent de faire les stylistes du groupe. Ils vont, ainsi, sélectionner des articles pour permettre à la personne testée d’apprécier la portée des conseils (service gratuit de shopping à la carte). Tout, apparemment, est fait en fonction du budget disponible du client, l’idée étant justement de trouver le meilleur, tout en s’encadrant dans ce budget.

Ce qu’on doit retenir dans le travail des conseillers en image personnelle, c’est le refus du diktat de la mode. Apparemment, ce n’est pas le cas partout, tout dépend si l’on tombe entre de bonnes mains. L’idée de faire sortir le meilleur de la personnalité de quelqu’un, en faisant simplement appel à ses traits morphologique (traits innés et pas acquis), ne peut que fasciner. Le plus intéressant c’est que les gens commencent à apprendre l’existence de ce genre de « mise en forme » et que le phénomène tend à se généraliser. Pour le moment on est encore dans le stade d’une option personnelle, mais tout laisse penser qu’on va arriver d’ici peu de temps au stade de condition. Si cela ne fait qu’améliorer notre condition, pourquoi pas ?

L’Institut de beauté, surtout une oasis de relaxation ?

L’« Institut de beauté », le nom dit tout. Le lieu où on soigne les apparences physiques, où on essaie de diminuer, de faire disparaître ou, dans le pire des cas, de cacher le moindre défaut qui nous empoisonne la vie.

« Les premiers salons de beauté furent les hammams, piliers de la civilisation musulmane, où les hommes et les femmes se rendent régulièrement pour des bains interminables et des soins du corps. Dans ces établissements, dérivés des anciens bains grecs, massages du corps et du visage, épilation, maquillage sont les différents stades des soins que les femmes complètent par des aspersions de parfums. (...) Cependant, dans l’Occident chrétien, la tendance n’est pas à l’artifice, et la beauté, suspectée, ne se cultive dans ses lieux publics. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que les maisons de beauté, appelées plus tard « instituts », aient pignon sur la rue et clientèle séduite... »17

Comme on peut le remarquer, dans la civilisation musulmane la beauté reste toujours liée aux soins du corps. On essaie, ainsi, de le garder dans sa meilleure forme et le plus propre possible. Et, ce qui est encore plus intéressant, c’est que l’entretien du corps n’entre pas en conflit ouvert avec les dogmes religieux. Le fait de désirer être beau n’est pas un pêché, comme s’est le cas dans la civilisation chrétienne. On doit attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour que les salons de beauté fassent enfin partie « du paysage » de la ville, et cela se passe à Paris. « Les coquettes s’y rendent dans le plus grand secret, la tête masquée d’une épaisse voilette : on ne crie pas sur les toits que l’on fréquente ce genre de lieu...Léontine Sarah Leverson ouvre à Paris le premier « salon d’embellissement » à l’enseigne de Rachel l’Emailleuse, où elle promet, entre autre merveilles, la disparition totale des rides. (...) Catastrophe ! Rachel injecte sous la peau un mystérieux liquide qui fait gonfler le visage et défigure tant et si bien qu’une de ses clientes porte plainte et gagne son procès. »18

Rester jeune le plus longtemps possible, voilà à quoi on réduit la beauté. Les femmes associent invariablement la beauté à la jeunesse comme si l’une conditionnait l’autre. La peur des rides pousse les femmes vers des traitements soi-disant miraculeux qui par leur pouvoir pourraient effacer les traits laissés par le temps. Mais la réalité est tout autre : les rides une fois apparues, ne peuvent pas être effacées. On peut les cacher ou prévenir leurs apparition. C’est ce qu’on appelle le soin préventif anti-âge et antirides.

Mais revenons un peu en arrière. « La vogue des instituts de beauté ne prendra vraiment son essor que dans la première décennie du XXe siècle. Helena Rubinstein, une jeune Polonaise fraîchement débarquée sur le sol australien, décide de commercialiser une crème à base d’herbe, d’essence d’amande et d’extraits d’écorce dont la recette lui vient de sa grand-mère. Pour commercialiser cette crème de beauté, baptisée « Valuze », elle ouvre une boutique salon de beauté à Melbourne. (...) Elizabeth Arden, une ancienne infirmière, met au point, avec l’aide d’un chimiste, la formule d’une crème de beauté baptisée « Amoretta », et ouvre en 1920, sur la 5e Avenue, à New York, son premier salon où elle développe sa célèbre méthode de soins, toujours d’actualité, fondée sur trois principes - nettoyer, tonifier, nourrir - complétée par une technique de massage élaborée qui comprend 200 gestes. »19

Pour pouvoir mieux comprendre comment les produits de soins sont conçus pour lutter contre les effets du vieillissement (les plus visibles à travers des rides), je vais essayer de rappeler les dernières découvertes dans le domaine, à partir deux dernières décennies. Il s’agit de la grande offensive contre le relâchement et la fragilisation de la peau avec l’avènement des antiradicaux libres qui luttent contre l’oxydation prématurée, de la vitamine A et des lipomes qui véhiculent des principes actifs.

La société « Œnobiol » propose des compléments nutritionnels en capsules; le plus connu, « Œnobiol Solaire », optimise la teneur en mélanine avant, pendant et après l’exposition solaire. « Lancôme » sort « Niosôme », soin de jour anti-âge, qui comprend des lipomes qui aident à reconstruire l’épiderme. Une nouvelle marque, « Juvamine », propose la première gamme de compléments alimentaires vendue en grandes et moyennes surfaces : Juvamine Multivitamines. Les laboratoires de recherche « Chanel », mettent en évidence le rôle des céramides biologiques, une sorte de ciment restructurant naturellement présent dans la peau, et ils sortent le produit « Hydra-Système ».

Dans les années ‘90 les crèmes de soins savent, apparemment, tout faire. Elles se chargent même de détendre leurs utilisatrices. Avec le Complexe Intensif, « Chanel » a mis au point une crème antistress, à appliquer la nuit pendant que la peau souffre moins des agressions de la pollution. « Biotherm », lui aussi, s’attaque aux effets nocifs de l’air pollué avec « Hydra-Detox ». Tout récemment, « Clarins » a inventé « Lift Visage Minceur », le premier soin amincissant, qui, en drainant la peau, atténue la rondeur des joues. « Clinique » lance « Turnaround » et « Estée Lauder », « Fruition », à base d’acides de fruits, formidables exfoliants qui débarrassent la peau de ses cellules mortes. La vitamine C, fraîche ou pure, qui illumine le teint, stimulant la fermeté de la peau, devient crème de jour et spray pour le corps signés « Helena Rubinstein », mais aussi « Lancôme », « Laboratoires Garnier », « La Prairie », « La Roche-Posay ». Estée Lauder, de nouveau, innove avec « Vérité », gamme sans émulsifiant, pour les peaux sensibles; « Nutritious », qui utilise les bioprotéines de lait, facteurs anti-âge favorisant la fermeté de la peau; la crème 100% « Hydratation » continue qui hydrate l’épiderme jour et nuit. Une autre nouveauté de cette décennie : l’utilisation de pépins de raisin pour combattre l’altération de la peau (la marque « Caudalie »). Les pépins de raisin contiennent des polyphénols, principes actifs contre les radicaux libres qui creusent les rides et brouillent le teint.

Le court historique, qui a été réalisé par la revue « Paris Match » à l’occasion de son 50e anniversaire, montre clairement les dernières prouesses en matière des soins de la peau. On essaie de tout faire pour lutter contre les marques du vieillissement. Derrière toutes ces crèmes se cache l’envie humaine de rester jeune le plus longtemps possible. Il s’agit aussi d’un changement de mentalité. L’individu ne prolonge plus sa jeunesse par le biais de ses enfants, il coupe d’une façon ou d’une autre cette transcendance d’âge pour se replier complètement sur ses propres apparences physiques, ici et maintenant. C’est comme si on faisait tout pour ne plus se projeter dans la génération future. On évite la symbiose sur le plan imaginaire et affectif, en la remplaçant par des efforts pour mettre en évidence sa propre identité physique, qui doit être préservée dans les meilleures conditions possibles et surtout, le plus longtemps possible. Est-ce de l’égoïsme ? Ou est-ce un instinct de conservation ?

L’entretien que j’ai réalisé avec Mlle. Sevrine Roy, (l’Institut de Beauté « Yves Rocher ») souligne justement ce changement de mentalité. Et je ne parle pas seulement des femmes mais aussi, des hommes.

Les soins actuels pratiqués dans un institut de beauté, visent tout le corps. Mais les demandes deviennent de plus en plus précises. Pour les soins du visage, il s’agit de soins anti-âge et antirides. Pour le corps, les plus demandées sont les cures d’amincissement et de relaxation. Pour les jambes, mis à part les épilations, la demande vise d’avantage le « modelage » des pieds. Et ces demandes illustrent bien les « problèmes » des gens. Il s’ajoute à tout cela une dimension qui, normalement, ne devrait pas être ici présente. On peut l’appeler « la cure de communication ». Des femmes âgées, qui viennent surtout pour « le contact humain qui s’établit avec le personnel », viennent « se confier, parler à quelqu’un qui n’est pas du tout impliqué dans leurs vies, simplement pour communiquer. Il y a ainsi des clientes qui arrivent à se soulager en parlant, après avoir établi une relation de confiance avec leurs esthéticiennes ».

La cure d’amincissement a deux variantes : la stimulation musculaire et la cryodermie. La stimulation musculaire permet, grâce à des impulsions électriques déchargées sur les point moteurs des muscles, « de dégager les graisses qui se trouvent sur les muscles, de rendre la peau plus ferme surtout lorsqu’on a maigrit et la peau s’est ramollie ». La stimulation musculaire cherche surtout « à remodeler le corps ». Par contre, la cryodermie permet « une perte de poids plus importante ». Il s’agit d’enfiler un caleçon « imbibé d’une lotion réfrigérante à base de plantes », et de le garder environ une demie heure. Ainsi, « le corps ayant froid, va chercher à consommer ses graisses ». La tranche d’âge des femmes qui pratiquent la cure d’amincissement se situe entre 20 et 40 ans. « Plus elles sont jeunes, plus elles aspirent à un corps parfait. En vieillissant, les femmes vont chercher plutôt à corriger les diverses imperfections ».

Les cures de relaxation sont de plus en plus demandées aujourd’hui. La raison ? « Les femmes actuelles sont souvent stressées et elles recherchent de moyens pour de délasser. Elles ont besoin de se sentir bien dans leurs corps. Après tout, les gens viennent chez nous pour se détendre, pour éliminer le stress de tous les jours ». Les Instituts de beauté deviennent ainsi un rempart contre la vie agitée qui anime notre société. On a vu que les mêmes instituts se constituaient en lieu de communication et de lien social. Si les soins esthétiques (disons, « de surface ») passent de plus en plus dans le domaine du relookage, ceux qui visent notre « bien être » de tous les jours, deviennent par contre, l’apanage exclusif des instituts de « beauté ».

Mais la cure la plus liée à la sensation de confort et de séduction, reste « le bronzage artificiel ». Aujourd’hui, un corps bronzé passe pour l’expression même de la santé. On dit « jeune et bronzé ». « Parfois, l’ensemble de la surface de la peau est fétichisée, adorée; la passion pour le bronzage en constitue la manifestation la plus probante. L’épiderme, lisse comme un galet, se doit d’être doré. Si nos aïeuls se protégeaient du soleil avec voilettes et ombrelles, nous étalons nos moindres replis afin d’habiller notre nudité d’une pellicule impalpable mais colorée, provisoire mais tellement éloquente. (...) La nudité, elle, se dissimule sous la masque du bronzage. Le corps, amélioré par ce film sans épaisseur, s’étale sur les plages et sur les pages des magazines; on le croit nu, il est habillé de pigments. La transformation est passagère, toujours à reconstruire, chaque année au cours des vacances ou lors de séances en instituts de beauté ».20

Les fantasmes liées à la peau bronzée... Des femmes qui ne supportent plus d’avoir la peau blanche... Blanche, cela veut dire « pâle », et pâle signifie être en mauvaise santé, avoir une mauvaise mine etc. On ne supporte plus de s’afficher toute blanche sur la plage les premiers jours, alors on se prépare en avalant des cachets et en faisant des cures de préparation avec des séances d’U.V. Mais, d’autres femmes « vont pratiquer des séances U.V. simplement pour entretenir leur bronzage. Certaines abusent et, par conséquent, il y a une réglementation limite le nombre des séances à 20 par an. Certaines femmes, la plupart dans les 35 ans, sont vraiment obsédées par le bronzage, elles sont marrons tout long de l’année, elles croient garder ainsi une bonne mine ». Cette bonne mine, tant véhiculée par les images qui passent à la télévision, ou par les corps immortalisés sur le papier glacé. Mais, sont elles vraiment réelles ? « J’ai eu l’occasion d’assister à une séance de maquillage et je peux vous assurer, la transformation opérée sur la femme était extraordinaire. Je ne parle plus de couche de fond de teint qu’ils lui ont appliquée sur le visage, très épaisse. C’était affreux ! On pourrait jamais sortir dans la rue comme ça. Par contre, c’est vrai, devant la caméra, cela donne des effets fantastiques. Et, évidemment, ce qu’on voit c’est une peau parfaite parce que, de toute façon, il ne s’agit plus de la vraie peau mais d’une bonne dose de fond de teint. On vit dans une société où l’apparence joue énormément, où on triche sur beaucoup de choses au niveau du corps ou du visage. On montre une image qui n’est pas naturelle et réelle en quelque sorte ».

Sur ce sujet, deux témoignages parlent d’eux-mêmes. « Linda Evangelista confiait récemment (...) : « Les mannequins sont difficilement reconnaissables quand on les voit démaquillés. Il y a une grande différence entre les photos et la réalité. Il m’arrive souvent de sortir dans la rue que les gens me reconnaissent, tout au plus certains disent que je ressemble à...Linda Evangelista. C’est après des heures de maquillage, de coiffure et de travail avec la lumière que les photographes parviennent à créer une sorte de magie. Les plus belles filles que je connais ne font pas la couverture des magazines ». Sur la même thème de la transformation, Cindy Crawford va encore plus loin : « Même moi je ne ressemble pas à Cindy Crawford quand je me réveille le matin. La plupart des femmes me voient à la une des magazines et pensent que je n’ai jamais de cernes ni de boutons. Elles ne réalisent pas que cette image est le résultat de deux heures de maquillage, sans parler des retouches. »21

Les produits de soin, dont j’ai parlé avant, sont de plus en plus axés sur la prévention et le traitement des rides. Les soins anti-âge, à base de rétinol. Les femmes commencent à les appliquer à partir de 25 ans « simplement en prévention ». Les filles de 20 ans, elles aussi commence à en demander parce que « dès très jeunes elles commencent à s’inquiéter de leur futur, au niveau de leur corps ». Les crèmes doivent être en même temps simple à appliquer, et d’une utilisation très rapide. « Sinon, les femmes n’auront jamais le temps de les utiliser. On doit avoir du temps à la fois pour s’occuper de sa famille et de son travail mais aussi de soi-même ».

On était habitué à ce que les instituts de beauté soient exclusivement destinés aux femmes. Mais les portes commencent à s’ouvrir aussi aux homme. Avant tout il s’agit « d’un changement de mentalité » de la part des hommes qui, eux aussi, prêtent de plus en plus d’attention à leurs apparences physiques. Le relookage s’adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Et pourquoi pas aussi les instituts de beauté ? Récemment, à Paris, on vient d’ouvrir un salon destiné exclusivement aux hommes. Les firmes de cosmétiques développent une ligne « homme », comme c’est le cas des parfums «pour lui, pour elle ». Ceux qui font appel le plus aux soins effectués dans des instituts spécialisés, sont les commerciaux, des gens qui rencontre tout le temps d’autre gens et qui ont besoin d’être présentables ». Mais ils ne sont pas les seuls...

Après les nouvelles agences de « conseil en image personnelle », les instituts de beauté s’inscrivent dans la même tendance : essayer d’aider l’individu à se sentir bien dans sa peau, en retouchant son apparence physique tout en se gardant en marge des interventions trop dures sur l’organisme. Les deux touchent uniquement l’apparence « superficielle » de son corps. Il s’agit de petits artifices dont les effets disparaissent s’ils ne sont pas entretenus. Un maquillage, le bronzage, une crème miracle etc..., tout doit être refait continuellement pour pouvoir prouver son efficacité. Les plus éphémères des traitements, voilà à quoi on peut résumer leurs actions. C’est la même chose pour un régime alimentaire qui intervient au moment où on veut devenir et, surtout, rester mince. Cette fois-ci, on entre dans le domaine du nutritionniste et il s’agit, comme je l’ai dit précédemment, d’un autre sujet.

Les deux dernières étapes dans le schéma de transformation des apparences physiques, sont les séances de fitness, body-building, et la chirurgie esthétique. Dans le premier cas, l’intervention sur le corps est effectuée par l’individu, à la suite d’un programme de musculation et, parfois, malheureusement, à l’aide de stéroïdes, comme c’est le cas aux Etats-Unis et dans les pays d’Amérique du Sud comme le Brésil. Quant à la chirurgie esthétique, l’intervention est pratiquée de l’extérieur, avec le consentement de l’individu en question, par un médecin. Dans les deux cas, les résultats obtenus sont irréversibles mais il y a toutefois une grande différence. Le degré de contentement de la part de celui qu’y fait recours. Dans le cas des séances de body-building, c’est à l’individu et à lui seul de décider jusqu’où il doit aller pour obtenir le corps qu’il désire. Il ne peut reprocher le résultat, s’il n’est pas bon, à personne si ce n’est qu’à lui même. Par contre, l’éventuel résultat d’une opération esthétique, si le patient considère que l’image qu’il avait de ce qu’il aurait dû advenir de son corps, ne colle pas parfaitement avec la preuve réelle, alors la faute peut toujours être imputée au chirurgien. En outre, par rapport au body-building où à la transformation physique a lieu progressivement tout en laissant à la personne la possibilité de s’habituer lentement avec son nouveau look, une opération esthétique, par son caractère brutal, peut blesser en quelque sorte l’imaginaire de l’individu. Il peut le rendre du coup fou de joie ou, par contre, très malheureux. Et ses effets ne sont pas faits pour disparaître rapidement.

Le fitness et le body-building ou comment « le muscle » prend le devant sur le corps

Réduire le corps à la quantité de masse musculaire qu’il possède, dans une analyse visant le degré d’appréciation de la part d’autrui, peut paraître quelque chose d’insensé. On ne fait que gommer la personnalité ou, dans le meilleur des cas, la cacher derrière la capacité de rendre les muscles de plus en plus gonflés ! De « fitness » à « body-building », les gens ont la possibilité de choisir entre garder le corps entier dans une forme optimale, et de centrer leurs efforts sur certaines parties du corps dans l’intention claire de les « aider » à « accrocher » le regard des autres. Le « fitness » s’adresse plutôt aux femmes (on se rappelle tous d’Olivia Newton-John avec son tube « Physical », sorti dans les années ‘80 où on ventait le charme d’un corps « modelé » dans les cours d’aérobic, pour ne plus parler de Jane Fonda, avec ses cassettes vidéo qui ont rendu ce sport (?) si populaire parmi les femmes); par rapport au « body-building » qui, lui, vise dans la plupart des cas les hommes (mais les femmes aussi commencent à le pratiquer). Si dans le premier cas on associe, habituellement, le rythme de la musique à l’effort physique (qui reste considérable), dans le deuxième l’attention se concentre exclusivement sur le travail des muscles, comme si, de cette façon, le moindre effort ne sera pas gaspillé inutilement, au contraire, il se retrouvera intégralement reflété dans la fibre musculaire « sculptée ».

Malheureusement, je n’ai pas eu l’occasion de connaître l’opinions des personnes qui gèrent des salles de gymnastique, en dépit de tous mes efforts pour les contacter. Par conséquent, je suis obligée de m’appuyer uniquement sur des informations fournies par des études d’art et d’anthropologie.

La première question qui se pose est : « Pourquoi cet engouement des gens pour les activités physiques ? ». Si, dans le cas du « body-building » la finalité esthétique reste plus qu’évidente, pour le reste les raisons diffèrent. David Le Breton essaie de donner une explication : « Jamais, sans doute comme aujourd’hui dans les sociétés occidentales, on a aussi peu utilisé la motilité, la mobilité, la résistance physique de l’homme. La dépense nerveuse (stress) a pris historiquement la place de la dépense physique. L’énergie proprement humaine (c’est-à-dire les ressources du corps) est rendue passive, inutilisable, la force musculaire est relayée par l’énergie inépuisable fournie par les dispositifs technologiques. (...) En ce sens, le corps de l’homme des années ‘50, ‘60 était infiniment plus présent à sa conscience, ses ressources musculaires plus au coeur de la vie quotidienne. (...) A l’époque, la notion d’un « retour » au corps aurait paru incongrue, difficile à saisir. Entre-temps en effet, l’engagement physique de l’homme dans son existence n’a cessé de décliner. (...) La dimension sensible et physique de l’existence humaine tend à rester en jachère, au fur et à mesure que s’étend le milieu technique. (...) Dans la vie sociale, le corps est plus souvent vécu sur le mode de l’encombrement, de l’obstacle, source de nervosité ou de fatigue que sur le mode de la jubilation ou de l’écoute d’une possible musique sensorielle. Les activités du sujet consomment davantage d’énergie nerveuse que d’énergie corporelle. D’où l’idée commune aujourd’hui de « bonne fatigue » (liée aux activités physiques) et de « mauvaise fatigue » (liée à la dépense nerveuse). (...) La modernité a réduit le continent corps. C’est parce que ce dernier a cessé d’être le centre rayonnant du sujet, qu’il a perdu l’essentiel de sa puissance d’action sur le monde, que les pratiques ou les discours qui le cernent prennent cette ampleur. (...) Les pratiques corporelles se situent à un carrefour où se croisent la nécessité anthropologique de la lutte contre le morcellement ressenti en soi et le jeu des signes (les formes, la forme, la jeunesse, la santé etc.) qui ajoute au choix d’une activité physique un supplément décisif. »22

L’homme a toujours eu tendance à rompre les liens avec les choses qui, autrefois, faisaient partie intégrante de son existence. Il a appelé cela « devenir un être civilisé ». Et chaque fois, cette rupture a engendré ensuite, un état d’angoisse vis-à-vis de ce qui a été perdu. En essayant de soumettre la nature à ses désirs, l’homme n’a fait que casser l’harmonie entre elle et lui, pour commencer après à s’inquiéter et à développer des mouvements « éco », pour réparer ce qui pouvait encore l’être. Il a essayé aussi de rendre sa vie plus facile avec l’aide des « prothèses mécaniques » qui lui limitent les mouvements tout en les rendant plus rapides. Et, voilà que maintenant il fait tout pour rattraper sa forme physique d’autrefois. C’est sa nature : celle d’oublier par simple égocentrisme, pour revenir ensuite sur ses pas, deux fois plus soucieux. C’est le cas aussi pour son obsession liée à la gymnastique. En outre, les gymnases et les salles de body-building, remplacent d’une façon ou d’une autre, la petite communauté à laquelle il a renoncé depuis longtemps. Même s’il s’agit d’une communauté liée à l’intérêt porté au corps, même si elle est de courte durée et avec une composition qui change régulièrement, elle permet à l’individu de sortir de son rythme monotone où il concentre toute son énergie et toute son attention sur ses petites activités de routine, et de communiquer avec les autres, même si ce n’est que par le biais de son corps.

Dans les années ‘80 on a assisté aussi à un phénomène assez bizarre, qui pourrait être pris pour un début de révolution anthropologique : l’androgynie. Mis en avant par les couturiers, tel que Jean-Paul Gaultier, mais repris par le fitness, ce phénomène reste plus ou moins d’actualité surtout depuis que les rôles des femmes et des hommes tendent de plus en plus à se confondre. « L’une des clés des années ‘80 est l’intérêt porté aux techniques et aux tissus. D’abord utilisés dans le domaine du vêtement du sport, le Lycra et autres tissus extensibles par exemple ne tardèrent pas à intégrer la haute couture et à révolutionner la mode. (...) Le sport s’imposait aux hommes comme aux femmes, même si les premiers préféraient le jogging à l’aérobic et s’ils hésitèrent plus longtemps à porter des matières synthétiques. (...) « L’androgynie est à la mode », annonça l’édition américaine de « Vogue » en 1994. Or les femmes avaient une apparence moins androgyne que masculine. Cette inflexion n’était pas perceptible au premier coup d’œil, cependant, et beaucoup de gens interprétèrent ce nouvel idéal comme celui d’un corps « naturel ». « Des épaules larges et un corps fluet sont le reflet d’une manière d’être », prétendit la styliste Norma Kamali. Dans un brillant essai sur « La nouvelle androgynie », l’historienne de l’art Anne Hollander a souligné que le nouveau corps idéal (pour les hommes comme pour les femmes) se caractérisait par des épaules larges, des bras musclés, des hanches étroites, des fesses dures et un ventre plat. Les hanches rondes et les cuisses pleines n’étaient plus à la mode (pour les deux sexes). Le corps devait être non seulement jeune et mince, mais aussi de plus en plus musclé. En outre, hommes et femmes préféraient désormais majoritairement les vêtements masculins ».23

« Les femmes revendiquent le droit à la force et entrent à leur tour dans les salles de musculation et les gymnases. En même temps que le corps de l’homme se sexualise, le corps de la femme se muscle. Les signes traditionnels du masculin et du féminin tendent à s’échanger, et à nourrir le thème androgyne qui s’affirme de plus en plus. Le corps n’est plus un destin auquel on s’abandonne, il est un objet que l’on façonne à sa guise ».24

L’idéal actuel d’une femme c’est d’être toujours plus grande, toujours plus mince et toujours plus forte. Du point de vue biologique, les statistiques montrent qu’entre 1940 et 1999, les femmes ont pris 2 centimètres en taille, et 400 grammes en poids. D’après le photographe Jeanlou Sieff, les modèles féminins d’avant mesuraient 1,72 m, maintenant elles mesurent 1,85 m et chaussent du 48 ! Les femmes changent (comme les temps !). « Bien sûr que le corps des femmes a changé ! »,déclare le créateur de mode Christian Lacroix. « D’abord parce que l’alimentation a changé. Même les Japonaises sont immenses aujourd’hui ! Ensuite, les femmes sont devenues actives et ont pris leur corps en main : salle de gymnastique, sport, musculation, régimes draconiens. La forme physique est devenue un slogan pour montrer qu’on est en forme et performant. C’est le triomphe de la femme américaine qui n’achète pas des robes pour montrer son âme mais ses bons résultats en affaires ! Comme si les filles avaient pris la musculature des hommes en gagnant leur place dans la société ».

On retrouve le même discours chez le nutritionniste, Dr. Bertrand Guérineau : « L’évolution physique des femmes est évidente. Pas de fesses, pas de ventre, peu de seins, de longues jambes et de larges épaules. Mais ça, ce n’est plus une femme, c’est un homme ! Dans mon cabinet, je ne vois que des femmes en pantalon. La femme s’imagine que, pour tenir sa place dans la société, elle doit se transformer en homme. »

La transformation du corps des Miss France veut, elle aussi, dire quelque chose, globalement, sur l’évolution physiques des femmes françaises. Les reines de beauté des années ‘50 n’auraient aucune chance de s’imposer aujourd’hui : trop petites (moins de 1,70m), taille trop fine et poitrine trop généreuse (48 cm respectivement 97 cm, pour l’élue de 1951). Ensuite, les Miss « grandissent », passant de 1,72m à 1,74m (entre 1965-1969), tout en alignant les mensurations d’Ursula Andrews (91-62-92). Miss France 1980 relève du modèle Marilyn Monroe (85-60-85), pour passer dans les années ‘90 à l’ère des « grandes » (1,79m, pour Miss France 1990; 1,78m pour Mareva Galanter, Miss France 1999). Pour ne plus parler du mannequin Grace Jones, la découverte de Jean-Paul Gaultier, le couturier qui a joué le plus avec le thème de l’androgyne dans ses créations (collection Homme -printemps/été ‘85 : « Et Dieu créa l’homme » - la jupe pour homme; collection. Femme -printemps/été ‘85 : « Une garde-robe pour deux » - androgynisme; colection. Homme -automne/hiver ‘85-’86 : « Joli monsieur » - le baroque et l’homme précieux; la robe pour homme; collection. Homme -printemps/été ‘93 : « Les Andro-Jean’s (Androgynes) » - tous les grands classiques revus et corrigés qui se mélangent et s’entrechoquent dans la nouvelle ligne « Gaultier Jean’s » etc.)25

Il est clair que ces transformations opérées au niveau du corps des femmes mais aussi des hommes, demandent un travail soutenu dans les salles de gymnastique. Mais, encore une fois, les images véhiculées par les médias, visant des femmes musclées et grandes, et qui peuvent énormément jouer sur l’imaginaire des femmes, cachent d’une façon consciente la vérité. Dans la vision du docteur Guèrineau, nutritionniste, que j’ai eu l’occasion d’interviewer, certains des mannequins présentés « sont des êtres génétiquement maigres, construits comme des hommes - 1,85m, 65 kilos -, sans hanches ni seins ». En désirant leurs ressembler, les femmes font dès le début fausse route, elles se condamnent à des régimes alimentaires qui peuvent les rendre anorexiques mentales, à des séances de musculation poussées à l’extrême26, ou, dans les cas ultime, à la chirurgie esthétique.

France Borel attache encore un fois ces pratiques de « mise en forme » au phénomène de fétichisme du corps. « Depuis une vingtaine d’années, les slogans les plus courants en matière de santé sont : « garder la ligne » et « être en forme ». Voilà les nouveaux avatars du désir de modelage : le corps est sculpté de l’intérieur par le muscle. Les instruments de torture (poids, haltères, bicyclette fixe etc.) des fitness clubs sont là pour modifier la silhouette, changer ce qui est « sous » la peau. Le corps est une matière première destinée à être travaillée; il faut donc le morceler, le renfoncer, le muscler. Se faire les abdominaux, les pectoraux ou les biceps, perdre du ventre... L’anatomie - par fragments - se fétichise; il est indispensable de soigner, dorloter, et faire souffrir certaines parcelles de soi, c’est à cette seule condition que l’anatomie peut se donner en spectacle et prétendre accéder au registre de la séduction. (...) Le culte du muscle est aussi culte de la fermeté. Le corps sera dur ou il ne sera pas ! Comme si notre siècle, en remisant le corset au vestiaire, l’avait insidieusement remplacé par la musculature. Le busc est mort, vive le muscle ! »27

J’espère avoir pu illustrer d’une façon ou d’une autre, ce travail sur le corps, travail qui a comme conséquence le changement à long terme, voir à vie. Il s’agit d’une transformation réalisée par l’individu d’une façon consciente. Il assume intégralement les résultats, il peut s’arrêter à tout moment ou continuer jusqu’à ce que le but soit atteint. La dernière étape dans ce travail de changement, avec des résultats irréversibles cette fois, c’est la chirurgie esthétique.

La chirurgie esthétique ou la question avec plusieurs réponses

« La manifestation la plus violente et la plus déguisée de la tendance aux mutilations dans le monde occidental contemporain est, sans nul doute, la chirurgie plastique. Cachée sous la couverture médicale, avec ce que celle-ci comporte de mise en scène, elle constitue un véritable phénomène culturel et se trouve par conséquent au coeur des débats, avec ses adeptes et ses détracteurs. Pour certains, elle est du gaspillage, vaine coquetteire et luxe; pour d’autres, elle permet l’équilibre et l’épanouissement. De toute façon elle existe bel et bien, et touche divers profils socio-professionnels. (...)28 Les sourfaces d’intervention sont hautement révélatrices. Pour les femmes, seins et ventre arrivent en tête, suivis de près par les paupières, les rides et le nez; les opérations des lèvres et des oreilles sont moins courues. pour les hommes, les cheveux sont au sommet des préocupations; viennent ensuite les oreilles décollées, moins aisées à camoufler sous les cheveux! »29

La chirurgie esthétique représente le choix extrême que l’individu doit faire dans sa quête de perfection physique. Elle suppose l’acceptation de la douleur en tant que confirmation obligatoire de la beauté. On soumet le corps aux transformations les plus profondes qui touchent la chair, et on le fait volontairement, pas dans le but de guérir une maladie mais simplement pour se mettre en concordance avec l’image qu’on a de soi-même. La chirurgie esthétique pousse l’intérêt narcissique vers son accomplissement définitif et irrévocable. Ses résultats une fois connus ne peuvent plus être changés. On est changé pour la vie. « Couramment, c’est à l’adolescence que surgissent la question esthétique et le désir d’intervention; l’adolescent passe d’un statut donné à un statut à conquérir et sa quête d’identité transite par les apparences; l’intervention chirurgicale peut devenir une sorte de nouveau rite de passage. »30

J’ai choisi, pour traiter de ce sujet, deux opinions appartenant à une historienne de l’art, France Borel, auteur du livre « Le vêtement incarné. Les métamorphoses du corps », et à un chirurgien esthéticien, Dr.Jean-Claude Hagége, qui a eu la gentillesse de m’accorder un entretien. Il est l’auteur, entre autres, du livre « Séduire ! Chimères et réalités de la chirurgie esthétique ».

Dans son livre, France Borel lie la demande de chirurgie esthétique au désir de chacun de « se soumettre aux critères de beauté en cours » qui exigent « des lignes régulières et des éléments excessifs ». Il s’agit aussi d’essayer d’enlever « les caractéristiques trop caractéristiques » comme « un prétendu nez juif ou des lèvres négroïdes », ou de « lutter contre le surplus » comme c’est le cas pour l’obésité, et des « excédents dus à l’âge » liés au vieillissement. Ainsi, la chirurgie esthétique « veut gommer les effets du temps et rectifier les formes en fonction d’une image idéale; tenter en quelque sorte d’atteindre un modèle imaginaire, un modèle de perfection - changement de profil, peaux tendues et retendues. »31

Vouloir garder une « jeunesse éternelle » correspond aussi à la recherche de séduire et les deux témoignent très bien d’une « fétichisation du corps ». Ainsi, en le transformant pour le faire ressembler aux « modèles de réussite diffusés par les médias », l’individu essaie de « maîtriser le monde extérieur ». Se sentir épanouit du point de vue physique équivaut à être épanouit socialement. « Réussite, beauté, jeunesse, prestige et bonheur ne font qu’un. Ces modèles utopiques constituent l’image mythique de créatures de rêve désincarnées. En revanche, vieillesse et laideur font horreur, démoralisent, signent la déchéance, l’affaiblissement, la chute, la perte; tel est un échantillonnage des termes utilisés par les demandeurs d’interventions. »32 Les marques telles que les rides dues au vieillissement biologique, ou les défauts physiques ne trouvent plus leurs place dans la société contemporaine. En continuant à percevoir le visage et la silhouette comme le « reflet de l’âme » on arrive à considérer la beauté et la laideur esthétique comme de véritables signes de normalité/anormalité de la « santé mentale ».

Dr. Hagége, en tant que chirurgien esthéticien traite le problème lié à l’importance des apparences physiques d’une manière plus concrète. La demande d’embellissement tient surtout à l’envie de séduire, sentiment qui peut être facilement manipulé d’une côté par « la culture de la mode », et de l’autre par le « marketing de la beauté ». Il est convaincu de la justesse d’une demande de « réparation, d’amélioration ou même de beauté », tout en attirant l’attention sur le fait que, dans certains cas il peut y avoir des « dérapages ». Ainsi, il y a une grande différence entre « la recherche de la beauté et « l’obsession d’un modèle de beauté », et c’est justement pour cela que la chirurgie esthétique doit « dégager ses limites ». Surtout parce qu’elle provoque sur la personne une modification à vie, qui lui demande une « motivation beaucoup plus profonde » pour la pratiquer, une motivation qui « touche à son histoire personnelle », à « l’image qu’elle a d’elle-même », mais aussi à « l’histoire de ses rapports avec les autres ». Plus qu’une modification morphologique, les femmes demandent à la chirurgie esthétique la possibilité d’une « amélioration de leurs existence ».

Dans son livre Dr. Hagége parle aussi du vieillissement et de son impact surtout sur les femmes. C’est le problème du « lifting » qui, il y a dix ans, était considéré optimal pour une femme de 50 ans alors que maintenant il s’adresse à la femme de 42 ans. De nos jours une femme ne passe plus de l’âge de la jeune fille fraîche à celui de la femme marquée en huit ans, c’est-à-dire, entre 25 et 33 ans comme c’était le cas auparavant, mais en vingt ans ou plus, car aujourd’hui, grâce à ces progrès, cet « âge » actif s’est considérablement allongé. Pourtant, cette réalité psychologique et sociale rencontre un obstacle : le vieillissement organique, le vieillissement des tissus qui, à l’âge de 40 ans parfois, vient marquer de rides un visage et provoque un affaissement de la peau. Chez une femme de 45 ans, ces marques de l’âge sont souvent vécues comme injustes, ne correspondant à ce qu’elle vit ni sur le plan affectif ni sur le plan professionnel; et lorsqu’elle se regarde dans la glace et rencontre ce nouveau visage prématurément vieilli, elle ne se reconnaît pas. Parce qu’elle se sent jeune encore, avide de vivre, et en pleine possession de ses moyens, parce qu’elle a le sentiment d’avoir encore devant elle un long avenir et que cette image-là lui dit autre chose. Alors, cette image, elle souhaite la modifier. Non pour retrouver une jeunesse perdue, non pour revenir en arrière, mais simplement pour retrouver une apparence correspondant à ce qu’elle vit, dans le présent. Et c’est pour cette raison qu’elle demande un lifting. »33

Cette différence entre ce qu’on vit et ce qu’on est, lorsque le phénomène de vieillissement apparaît, représente l’un des décalages qui poussent les individus, surtout les femmes, vers la chirurgie esthétique. Comme on l’a déjà vu dans le chapitre concernant l’image du corps, il y a toujours une inadéquation entre l’image intérieure que l’on a de soi (qui commence à être construite dès l’enfance), et celle que la réalité, le miroir et les autres, nous montre. On introduit chaque fois une composante subjective dans l’appréciation de soi, subjectivité qui peut nous apporter ou non, de la satisfaction vis-à-vis de soi et vis-à-vis de son corps. Il s’agit de la différence entre le somatotype « perçu » et le somatotype « réel », qui est inversement proportionnelle avec le degré de satisfaction. Elle aussi est responsable des demandes de chirurgie esthétique. Dr. Hagége trouve absolument légitime de venir à la rencontre des femmes qui souffrent à cause de ce décalage, et de les aider. Ce désir de beauté correspond, d’après lui, 34« à un désir de conformité aux critères reconnus par la société à laquelle on appartient, et que l’individu dont l’apparence est trop éloignée de ces critères ressent à son tour un décalage difficile à supporter entre l’image sociale de la beauté, telle que tout le monde l’accepte, voire l’admire, et l’image qu’il a de lui-même ».

Ce décalage peut varier facilement en fonction des transformations qui surviennent dans le système socio-culturel. Ainsi : il faut bien se rendre compte qu’autrefois, lorsque la télévision n’avait pas encore fait intrusion dans les foyers et que la publicité n’avait pas envahi la vie quotidienne, les visages auxquels on avait affaire étaient ceux, quelconques, de l’homme de la rue. Beauté et laideur se côtoyaient, selon un équilibre naturel qui permettait aux personnes moins gracieuses de s’accepter. En imposant une image idéale de la ménagère jeune et jolie, la publicité a bouleversé cet équilibre. Car la femme moderne ne s’apprécie plus en fonction des autres femmes de la rue, comme elle le faisait autrefois, mais en se comparant à ce modèle imposé qui, d’ailleurs, est censé la représenter. Et plus l’écart entre ce modèle et l’image qu’elle a d’elle-même est important, plus elle se sent mal à l’aise. (...) Et c’est bien, dans le contexte qui est devenu le nôtre, la mission de la chirurgie esthétique : en permettant à toutes et à tous d’accéder à un standard de beauté minimum, elle rétablit l’équilibre que d’autres éléments, sociaux ceux-là, avaient compromis. »35

On est, une fois de plus, dans le rapport que l’individu actuel à avec Autrui. Un rapport qui n’est pas accomplit et qui se résume uniquement à un simple échange de répliques (qui parfois blessent irrémédiablement) et des regards. Le regard de l’Autre remplace la communication, et on le considère seul capable de porter des jugements de valeur sur chacun d’entre nous. En outre, les médias introduisent un troisième facteur, un troisième regard, probablement le plus critique de tous. Comme je l’ai déjà montré, en proposant des modèles de perfection physique qui conditionnent implicitement la réussite sociale et professionnelle, à des gens de plus en plus repliés sur eux-mêmes, les médias ne font que renforcer d’une côté le décalage qui existe entre « l’idéal » et « le réel », et de l’autre leur esprit critique vis-à-vis d’eux-mêmes. Et à partir de ce moment, le dérapage vers la dysmorphophobie, par exemple, n’est pas impossible à envisager.

Dans la discussion que j’ai eu avec le Dr. Hagége, ce « regard de l’autre » occupe une place importante. Ainsi : « ce qui poussent les femmes à subir une chirurgie esthétique c’est tout d’abord le regard des autres, mais pas celui du mari ou des proches. Il s’agit d’une vraie compétition entre les femmes, beaucoup plus forte que dans les rapports professionnels (...). Par contre, pour les jeunes filles de 18 ans, la demande de chirurgie esthétique est faite pour ressembler ou pour ne pas ressembler à quelqu’un. Cela a toujours un rapport avec quelqu’un d’autre. Quelqu’un avec qui la jeune fille a un rapport de conflit ou un rapport d’amitié. Par exemple, avoir le nez d’un proche qu’on n’aime pas du tout, cela donne envie de se faire opérer. De la même façon lorsqu’on veut avoir le nez de quelqu’un qu’on aime bien. »

La décision de subir une opération esthétique demande un certain temps de réflexion de la part du demandeur. Tout est lié à un certain contexte de la vie de chacun. « La même personne qui, aujourd’hui veut de faire opérer, il y a deux ans elle n’aurait même pas penser. Il doit se passer quelque chose dans sa vie pour qu’elle veuille changer d’apparences. ». Une remarque de quelqu’un, un regard, mais aussi un moment difficile, une perte de confiance en soi, tout peut concourir à une telle prise de décision.

De toute évidence, la position des gens vis-à-vis la chirurgie esthétique a beaucoup changé. Dr. Hagége parle même d’une évolution. Ainsi, « la publicité, elle, jouait beaucoup sur les femmes il y a 15-20 ans. Des femmes voulaient ressembler aux stars de l’époque, elles venaient chez les chirurgien avec des photos des ces stars et demandaient le nez d’une telle actrice, la bouche d’un tel mannequin etc. Plus maintenant. La demande a beaucoup changé, les femmes veulent simplement être « elles-mêmes ». Et cela parce qu’aujourd’hui la demande de chirurgie esthétique n’est pas conditionnée par le désir d’être plus belle encore. La femme actuelle désire de garder son authenticité et de rester elle-même. Si elle va faire appel à la chirurgie esthétique, elle ne va pas le faire pour ressembler à quelqu’une d’encore plus belle, mais simplement pour embellir son propre expression, sa façon d’être. Je ne les vois plus venir avec des magazines en me disant : « Voilà, j’aimerais ressembler à celle-ci ou à celle-là.. ». Ce n’est plus du tout le cas. les demandes d’aujourd’hui sont beaucoup plus saines. »

Actuellement la chirurgie esthétique est déjà entrée dans les mœurs de la société et, je crois qu’elle va évoluer vers une pratique médicale courante. Les gens, par contre, doivent évoluer dans leur relation avec leur corps et, surtout, dans leur rapport à l’autre. Dans des conditions normales, ce moyen d’amélioration de soi, d’un point de vue physique, devrait occuper une position auxiliaire dans les préoccupations de l’individu. Prendre une certaine distance vis-à-vis de son propre corps signifie le retour de celui-ci dans un monde où le tout-puissant « regard de l’Autre » a cédé la place à l’Autre, tout simplement. C’est uniquement dans ce cas que la chirurgie esthétique peut illustrer un pas en avant dans le processus d’épanouissement personnel.

La dysmorphophobie ou le corps angoissé par sa propre forme

Vivre avec une image de soi négative ce n’est pas quelque chose hors du commun. On a vu qu’elle reste en grande partie, liée aux images véhiculées par les médias pendant des années. Des images concernant un corps parfait et en bonne santé. Les gens se laissent plus ou moins influencés et, ensuite, ils peuvent réagir de différentes façons. Ils sont de plus en plus nombreux à choisir la mise en forme et le relookage comme moyens pour une meilleure intégration dans une société à la recherche de repères stables. Je ne pourrais pas dire où, quand, et surtout comment cette envie de changer va se finir. Il est toutefois évident, du moins pour ma part, que les modifications survenues dans l’environnement génèrent des modifications adaptatives de la part de l’espèce qui l’habite. Mais dans le cas de l’espèce humaine, les choses vont encore plus loin. Il ne s’agit pas uniquement de l’environnement (qui engendre, de toute façon, des réactions d’adaptations mais qui seront observables dans un futur très éloigné), mais aussi de la société qui, par son autoréglage pousse l’individu à changer. Dans ce cas, par contre, les résultats peuvent être observables beaucoup plus tôt.

Cette révolution esthétique peut signifier une bonne chose pour l’individu à condition qu’il ne soit pas obnubilé par ses apparences physiques. Autrement dit, pour amener l’individu vers une amélioration de soi, elle ne doit occuper qu’une position auxiliaire parmi ses centres d’intérêt. De cette manière vouloir bien se présenter devant les autres devient quelque chose de naturel et non quelque chose de contraignant. Et pour que tout se passe ainsi, l’homme doit commencer par vaincre sa peur du regard de l’autre. Il doit commencer à parler et surtout à penser « vrai ». En connaissant l’autre, en communiquant avec lui, l’individu saura ensuite délimiter la sphère normale d’influence de son propre corps, pour qu’il ne soit plus l’unique et seul critère de valorisation de soi. En renouant le lien avec autrui il pourra aussi trouver et mettre en place de nouvelles valeurs pour canaliser son énergie. Dans ma vision des choses, et il s’agit simplement d’une vision sociologique, la dysmorphophobie « montre du doigt » l’univers autoréférentiel des gens.

Dans la logique normale des choses, on l’a vu, n’importe quelle transformation intervenue au niveau de la société, entraîne automatiquement un changement de la part de l’individu. La relation, on doit le souligner, n’est pas unidirectionnelle, il s’agit d’une interaction entre les deux parties, qui fonctionne comme un mécanisme régulateur. Parce qu’après tout, celui qui se trouve à l’origine de tous ces changements, c’est l’individu lui-même et sa propre mentalité.

La dysmorphophobie, en tant que maladie, connaît plusieurs interprétations : neurobiologique (liée entre autre aux taux de neurotransmetteurs tels que la sérotonine); psychologique (liée aux différents abus subis par les individus, ou aux remarques fâcheuses concernant leurs apparences physiques faites pendant leur enfance ou leur adolescence); et socioculturelle liée surtout au « culte du corps » promu par les médias. Le psychiatre américain Katherine Phillips a essayé d’expliquer la relation qui existe entre ce phénomène socioculturel et la dysmorphophobie. Elle se réfère à l’augmentation extraordinaire des articles publiés dans les magazines pour les femmes, sur la beauté et la forme, pendant les dernières décennies, mais aussi aux importantes dépenses d’argent concernant les apparences physiques (certaines femmes américaines arrivent à dépenser jusqu’à 7000$ par an). De plus en plus de gens, surtout les adolescents, font appel à la chirurgie esthétique.

Certains médecins et psychologue accusent les médias d’être les principaux coupables des hauts degrés de troubles liés à l’image du corps. En outre, ils mettent en avant le message d’après lequel la femme doit être attractive (stéréotype sexuel), et qui entraîne forcement une préoccupation excessive pour la beauté et la minceur. Dans son étude sur la dysmorphophobie, Katherine Phillips montre que ses patients accusent les médias de simplement accentuer leur obsession liée aux apparences et pas de la déclencher. Pour évaluer cet aspect elle part d’une première hypothèse qui met en relation directe l’importance exagérée accordée à la beauté physique par la société, et le risque accru de l’apparition de la maladie. Si les facteurs socioculturels contribuent ou accentuent ce risque, par le biais des images véhiculées par les médias, cela signifie que la dysmorphophobie est plus commune aujourd’hui qu’il y a 100 ans ? On ne le sait pas, des études sociologiques devraient être menées pour trouver des réponses.

Une autre question est soulevée, celle qui est liée à la spécificité culturelle de la dysmorphophobie. Est-elle spécifique à un certain type de culture ou, au contraire, elle est la même à travers différentes cultures ? Est-ce-que les normes culturelles influencent la façon dont se manifeste cette maladie ? Est-ce-qu’elles favorisent la focalisation spécifique de l’attention sur certaines parties du corps, par exemple plutôt les cheveux que les jambes ? Pour avoir une réponse claire il est nécessaire de réaliser des études comparatives, visant la dysmorphophobie, entre différentes cultures. Katherine Phillips s’intéresse particulièrement aux stéréotypes liés au concept de « beauté » et qui peuvent être spécifiques à certaines cultures ou, au contraire, au caractère universel. Ainsi, le visage symétrique et la peau lisse et sans défaut passeraient comme signes de la beauté dans plusieurs pays. Il y a aussi des cultures « à risque » qui favorisent l’apparition de cette maladie. Phillips donne comme exemple une femme âgée qui, pendant toute sa vie s’était sentie laide. Mais, au moment où elle est allée vivre dans les îles Fiji cette phobie de la laideur a totalement disparu, probablement à cause de l’appréciation significative que les autochtones accordaient aux gens de race blanche, et qui donnait à cette femme le sentiment de bien-être.

Comme on peut le voir, la psychiatre américaine insiste uniquement sur l’influence jouée par la culture sur la dysmorphophobie, et sur le rôle des médias dans la véhiculation des stéréotypes liés à la beauté. Je crois que la vision devrait être élargie sur une analyse complète de la société au milieu de laquelle la maladie va se manifester. Ce que je vais essayer de faire en utilisant tous les aspects que je viens de souligner dans les chapitres antérieurs. Je dois souligner que la dysmorphophobie a été reconnue en tant que maladie à part entière depuis seulement quelques années (elle a été inscrite dans le nomenclateur américain DSM-IV : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, ed.4, en 1987). Les personnes atteintes par cette maladie ne sont pas facile à identifier parce que les symptômes proprement dits peuvent passer pour d’autres maladies ou pour des phobies mineures. Les cas extrêmes vont demander l’aide urgent des psychiatres, mais jusque-là il y a énormément de gens qui vont vivre avec des formes légères de la maladie. Ceux-ci vont avoir une vie quasi-normale et, par conséquent, ils ne vont pas faire l’objet d’un traitement spécial. C’est pour cette raison que je n’ai pas pu analyser cette maladie en partant de cas concrets. Rencontrer des dysmorphophobes ce n’est pas la même chose que de rencontrer des anorexiques ou des boulimiques. Il n’y a pas, pour le moment, de catégories médicales concernant uniquement les dysmorphophobes. Cela va se faire mais d’ici quelques années.

Il est vrai aussi que, pour l’étudier dans de bonnes conditions et à travers plusieurs aspects, il doit y avoir des équipes spécialisées, constituées de psychologues, de psychiatres, de sociologues etc., des personnes avec des points de vue différents concernant tous les aspects de la maladie. C’est ce qu’a essayé de faire Dr. Aimez dans le cas des maladies liées aux troubles de nutrition : l’anorexie et la boulimie. Mon point de vue sociologique sur la dysmorphophobie représente uniquement le début des recherches. Une fois la maladie connue et portée à la connaissance de tous, ces recherches seront plus complètes. Mais pour cela il faut du temps. Je vais commencer mon analyse par quelques définitions de la maladie.

Une des définitions du dysmorphophobe est donnée par Michel Bernard. Ainsi : « le dysmorphophobe est un individu normalement constitué qui croit être affecté de déformations physiques, qui croit son corps difforme. Cette obsession de la difformité du corps peut porter soit sur sa grosseur ou maigreur, soit sur sa taille, soit sur l’aspect disgracieux du visage, soit enfin sur les caractères sexuels (...) »36

Pr. Dr. Arvis, urologue et andrologue à l’hôpital Tenon donne la définition suivante : « La dysmorphophobie c’est considérer que toute une partie de son corps est anormale alors qu’il ne l’est pas. C’est-à-dire que le regard sur une partie de son corps « prouve » l’existence d’un certain défaut qui, en réalité, n’existe pas. Cela peut porter sur n’importe quelle partie du corps mais, le plus souvent, les dysmorphophobies se manifestent à l’égard du visage. Elles entraînent, surtout dans le cas des femmes, une demande de chirurgie esthétique. Cela se voit beaucoup plus moins pour les hommes ».

Dans le nomenclateur américain DSM-IV la dysmorphophobie traduit « une préoccupation concernant un défaut imaginaire de l’apparence physique. Si, un léger défaut physique est apparent, la préoccupation est manifestement démesurée. Il peut s’agir d’un véritable défaut physique, mais il est minime et la souffrance du malade est démesurée par rapport à l’importance du défaut ». Cette préoccupation doit obligatoirement être « à l’origine d’une souffrance cliniquement significative ou d’une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants ». Les personnes souffrant de dysmorphophobie éprouvent une grande détresse. Pour la plupart, il est difficile de contrôler ou de résister à leurs préoccupations et elles passent plusieurs heures par jour à se préoccuper de leur « défaut » au point que ces pensées en arrivent à dominer leur vie. Beaucoup, en fait, décrivent leur préoccupation comme une obsession. Alors que certaines personnes souffrant de dysmorphophobie réalisent que leur défaut supposé peut ne pas être aussi laid ou grotesque qu’elles ne le pensent, d’autres sont absolument convaincues que leur anomalie est réelle et que leur point de vue est exact.

Les plaintes portent le plus souvent sur les défauts supposés du visage ou de la tête comme : les cheveux trop fins, l’acné, les rides, les cicatrices, l’asymétrie faciale ou une pilosité excessive. D’autres sujets de préoccupations concernent la forme, l’emplacement, la dimension ou quelque autre aspect du nez, des yeux, de la bouche, des oreilles, des lèvres, des dents, de la mâchoire, du menton, des joues, de la tête, des seins, des fesses, des parties génitales ou de toute autre partie du corps. La préoccupation peut se focaliser sur plusieurs parties du corps en même temps ou sur différentes parties du corps à des moments différents.

Dans son livre Katherine Phillips décrit le cas de 200 personnes atteintes par cette maladie, les unes par une forme légère, les autres par des formes graves. Elle réalise ainsi un inventaire avec les parties du corps qui étaient les plus présentes dans les phobies des ces personnes. Parfois, il s’agissait de plusieurs régions de l’organisme pour un même personne (Tableau 1). On observe facilement que les parties du corps qui focalisent le plus l’attention et qui seront, par conséquent, sources d’angoisse, sont : la peau, les cheveux, le nez, les yeux et les jambes. Ce sont, encore une fois, des données concernant des sujets américains. Elles peuvent très bien être différentes pour des sujets appartenant à une autre culture.

Région corporelle

Pourcentage des patients concernés

Peau

65%

Cheveux

50%

Nez

38%

Yeux

20%

Jambes/genoux

18%

Menton/mâchoire

13%

Poitrine/seins

12%

Estomac/taille

11%

Lèvres

11%

Conformation du corps/des os

11%

Forme/dimension du visage

10%

Pénis

9%

Poids

9%

Joues/pommettes

8%

Dents

7%

Oreilles

7%

Forme/dimension de la tête

6%

Doigts/orteils

5%

Bras/poignées

5%

Front

4%

Taille

4%

Hanches

4%

Mains

3%

Fesses

3%

Laideur du visage (globalement)

3%

Pieds

3%

Musculature du visage

2%

Epaules

2%

Cou

2%

Sourcils

2%

Tableau 1: Les régions corporelles le plus concernées dans la dysmorphophobie (étude réalisée sur un échantillonnage de 200 personnes)37

Définir la dysmorphophobie n’est pas une chose facile, comme nous montre aussi Pr. Dr. Arvis. « Parfois la frontière est difficile entre ce qu’il est une dysmorphophobie vraie (le fait de ne pas supporter une partie de son corps, le nez par exemple, de la considérer anormale), et le fait « d’envier » le nez d’un autre sans pour autant considérer son propre nez anormal. Il y a en fait, toute une gamme de situations intermédiaires entre la dysmorphophobie, qui rend la vie de l’individu à lui-même insupportable, et le fait de trouver quelque chose de son corps pas tout à fait beau. On aimerait, par exemple, avoir le nez d’Audrey Hepburn, cela tient de l’imagination de chacun de nous. Mais on ne trouve pas, pour autant, son propre nez anormal. On aimerait simplement pouvoir changer un peu d’apparence. »

« Toujours dans ce désir de changer d’apparence, il est certain que, avec le vieillissement, il y aura des hommes et des femmes qui supportent mal de voir, par exemple, les traits de leurs visages changer. A ce moment-là il y a une demande de chirurgie esthétique. Je ne crois pas qu’on puisse considérer cela comme une dysmorphophobie à proprement parler, mais, quelque part, cela se rapproche un peu. Parce que, si l’on commence d’être trop concerné par le front qui est ridé, par les poches qui apparaissent sous les yeux ou par les paupières qui tombent, cela veut dire quelque part qu’on accepte mal l’image qu’on a de son corps se modifier. Même si la personne en cause sait parfaitement que c’est tout à fait normal de vieillir et que, de ce fait, ce n’est pas anormal de voir apparaître des rides ou des déformations du visage. Dans l’analyse de la dysmorphophobie on est quand même dans une frontière qui reste assez floue. Mais je ne pense pas qu’on puisse catégoriser de vraie dysmorphophobie les modifications du corps liées au vieillissement. Pour les adolescents je dirais que c’est quelque chose qui généralement commence à cet âge-là et que les sujets peuvent la garder pendant toute leur vie ».

Une telle maladie engendre chez l’individu un comportement spécifique. Ainsi il va se regarder pendant longtemps dans les miroirs ou, au contraire, il va les éviter. Il va passer des heures devant le miroir en se peignant les cheveux, s’épilant le visage, s’appliquant du maquillage ou s’arrachant la peau. Il pose tout le temps des questions à son entourage à-propos du « défaut » pour être ainsi rassuré, ou il essaie de convaincre les autres de sa « laideur ». Il se compare toujours aux autres surtout en ce qui concerne son « défaut ». Il est en permanence inquiet que les autres ne remarquent spécialement le défaut, ou qu’ils en parlent ou encore qu’ils s’en moquent. Il fait tout pour camoufler le « défaut » : se laisser pousser la barbe pour cacher les supposées « cicatrices », porter un chapeau pour cacher la supposée chute de cheveux...). Il a en permanence peur que la partie « laide » du corps ne fonctionne mal, ne soit fragile ou endommagée. Il fait plusieurs demandes de chirurgie esthétique ou d’autres traitements médicaux (dermatologique, dentaire), le plus souvent inefficace.

Katherine Phillips réalise aussi un tableau complet concernant les comportements associés à la dysmorphophobie sur un échantillon de 200 malades (Tableau 2). On doit souligner le fait que la même personne peut adopter plus d’un comportement lié à la maladie. On observe aussi que la principale réaction de la part des dysmorphophobes concerne les autres : la comparaison avec eux et l’analyse attentive de leurs apparences représentant 91% des cas.

Comportement associé à la dysmorphophobie

Pourcentage des gens

Analyser les apparences physiques des autres/comparer la région corporelle atteinte par le « défaut » avec son correspondant « sain » des autres

91%

Contrôler son apparence dans un miroir ou dans une surface réfléchissante

84%

Camoufler

84%

avec des vêtements

48%

en adoptant une certaine posture

44%

avec du maquillage

35%

avec la main

23%

avec un chapeau

16%

Faire appel à la chirurgie esthétique/dermatologie ou autre traitement médical

72%

Poser des questions aux autres sur le « défaut », et rechercher ainsi à se rassurer/essayer de convaincre les autres de l’existence du « défaut »

42%

Utiliser des miroirs grossissant pour focaliser le « défaut » et essayer de le cacher (en appliquant du maquillage, en brossant les cheveux etc.)

35%

Eviter les miroirs

35%

Toucher le « défaut »

33%

Pincer la peau

27%

Autres comportements associés à la dysmorphophobie

27%

Tableau 2 : Des comportements associés à la dysmorphophobie38

La maladie touche toutes les tranches d’âge mais, elle apparaît le plus souvent dans l’adolescence. Dans l’étude américaine cet âge est de 16.5 ans mais la répartition est la suivante : 3% (l’âge de 5 ans), 10% (entre 6 et 10 ans), 36% (entre 11 et 15 ans), 32% (entre 16 et 20 ans), 8% (entre 21 et 25 ans), 6% (entre 26 et 30 ans), 3% (entre 31 et 35 ans), 1% (entre 36 et 40 ans), et 1% ( au-dessus de 40 ans)39. « Si la dysmorphophobie se rencontre chez les adolescents, c’est, au premier chef, en raison des changements profonds qui affectent et même perturbent leur corps au moment de la puberté. Changements anatomiques (taille, formes etc.), physiologiques (rupture de l’équilibre hormonal par le développement des hormones sexuelles) et psychologiques (développement rapide des pulsions génitales) qui peuvent paraître anarchiques et inquiétants à l’adolescent qui en ignore les lois et qui aura, par conséquent, de la peine à les intégrer, les comprendre et les accepter. Bref, il se jugera « anormal ». (...) Encore convient-il de préciser que les modifications corporelles qui causent le plus d’anxiété, sont celles qui affectent la manifestation de la virilité chez les garçons (ou de la féminité chez les filles) »40 Michel Bernard lie cette maladie propre à l’adolescence à l’attitude « critique de la mère » vis-à-vis de son fils, attitude qui va déclencher chez celui-ci « une méfiance généralisée à l’égard des autres dont le regard est encore plus redouté ».

Ainsi, il va commencer à détester son corps simplement parce qu’il a peur que les autres ne le jugent difforme. Et si, par malheur les autres font des remarques maladroites, cela peut le marquer à vie. « De plus et surtout, la société contribue à la renforcer par ses tabous sur le corps, l’absence d’information et la diffusion, par contre, de modèles culturels de corps idéal par la mode, les costumes et les moyens de communication de masse (presse, radio, télévision, cinéma) bref, par la publicité et la propagande. C’est ainsi que s’infiltre insidieusement dans la conscience du jeune Français moyen l’image du corps féminin idéal d’une Brigitte Bardot ou du corps masculin tout aussi idéal d’un Belmondo ou d’un Delon. Ici le corps (...) est l’objet d’un jugement social qui lui impose, par toutes sortes de ruses, ses propres normes de développement (en Occident, le privilège des femmes minces; ou chez les Musulmans, des femmes grasses), d’entretien (par les pratiques d’hygiène et les tâches culinaires) et de présentation (par les soins esthétiques, le maquillage). »41

Dr. Guerrineau, nutritionniste, considère que l’apparition de la dysmorphophobie à l’adolescence constitue un aspect normal lié à la puberté. « Une maladie comme la dysmorphophobie existe depuis toujours sauf qu’aujourd’hui elle est de plus en plus répandue. La plupart des cas se manifestent entre 15 et 20 ans, et c’est absolument normal. C’est l’âge où on perçoit la séduction du réel, où on essaie de s’identifier. Mais, après cette âge, cela devient anormal. A 20 ans, je trouve, on doit connaître son corps et surtout on devrait l’accepter en tant que tel. Mais, malheureusement, j’ai rencontré des gens qui, après 20-25 ans, n’arrivent pas connaître et accepter leurs corps. Et à partir ce moment-là, le cas devient carrément psychotique. On passe du stade de simple névrose au cas de psychose. »

Il y a ainsi des gens qui vivront tout au long de leur vie avec cette maladie en la cachant profondément en eux-mêmes. Certains, pour lesquels la souffrance devient insupportable, vont tenter le suicide, d’autres vont la garder sans rien dire à personne. Pr. dr. Arvis, en tant qu’andrologue, a eu l’occasion de voir de près cette maladie, et il reconnaît assister depuis quelques temps à un déferlement de cas causé surtout par les médias, qui ont commencé à en parler.

Il raconte : « Il s’agit d’un homme de 42 ans qui a bien réussi professionnellement, qui a bien rempli sa vie, qui a une bonne situation, il est donc, tout à fait normal. Il est marié, il a deux enfants, il a des rapports sexuels réguliers avec sa femme, donc vu de l’extérieur, tout va bien. Alors, il me raconte tout cela et, à la fin, il me dit « Mais, vous savez, j’endure un véritable martyre parce que, depuis j’ai 15 ans je ne me trouve pas normal. Mon appareil génital est sous dimensionné. Je n’ai pas un appareil génital normal. » Et cela c’est quelque chose que j’entends régulièrement depuis quelques temps, à chaque consultation. Et de plus en plus. C’était quelque chose qui était refoulé et puis, maintenant, étant donné que c’est passé dans les journaux et à la télévision il y a un peu un tabou qui est élevé et cela donne une sorte de permission d’en parler. Cet homme dont je vous parle, n’a rien dit de son problème ni à ses parents, ni à ses frères, ni à ses soeurs, ni à sa femme, ni à ses amis, à personne. Il a vécu comme ça pendant 30 ans, tout en étant parfaitement inséré dans la société. Cela représente pour moi le cas absolument typique. »

« Mais j’en ai vu d’autres. Je me rappelle, il y a 25 ans, il y a un homme qui est venu me voir en me disant « Je suis venu chez vous en espérant que vous pouvez faire quelque chose pour moi. Voilà, j’ai 50 ans mais je ne me suis jamais marié, donc, je n’ai jamais eu d’enfants et, de plus, je n’ai jamais eu de rapports sexuels. Je ne suis pas normal. Mon appareil génital n’a pas la dimension normale. » Je l’ai examiné, j’ai consulté ensuite les données des tableaux, faites sur des échantillonnages de plusieurs milliers de personnes, il était tout à fait normal. Je lui ai montré les chiffres que j’avais trouvées chez lui, les chiffres des tableaux, il a pu lui-même faire la comparaison. Il avait fait la fausse route pendant 25 ans. »

La maladie reste difficile à inclure dans une catégorie, parfois elle interfère avec d’autres maladie comme, par exemple, celles liées aux troubles nutritionnelles : l’anorexie et la boulimie. Pr. Dr. Aimez, le coordonateur du groupe Français d’Etudes sur l’Anorexie et la Boulimie, a eu l’occasion de connaître de tels cas d’interférence. Dans le premier cas il s’agissait d’une boulimique typique. Le docteur raconte : « Un jour, elle m’a dit : « Il faut que je voie un chirurgien esthéticien à cause de mon nez. » « Mais, qu’est-ce qu’il a votre nez ? » « Il est affreux ! » Alors, elle a été voir des chirurgiens qui, heureusement, n’ont pas été d’accord de l’opérer. Pendant quelques temps après elle n’a plus rien dit sur son nez. On continuait la thérapie pour guérir sa boulimie. Mais, un jour, elle recommence avec autre chose : « la cellulite ». Je lui ai demandé où elle voyait la cellulite sur son corps ? Alors, elle prenait la peau et la serrait comme une brute pour me montrer la fameuse « peau d’orange ». C’était une histoire entière sur la cellulite. Je n’ai plus rien dit et on a continuait la thérapie pour sa boulimie. On a travaillait ainsi sur « l’affirmation de soi » et je lui demandait faire des listes de qualités et de défauts. Elle « avait » tous les défauts possibles : moche, stupide, méchante, avare... Il s’agit là de l’estime de soi ! Heureusement, il y a eu des résultats. Elle a bien évoluée et, à la fin, je lui ai posée une question : « Et, alors, votre nez, comment il va ? » « Mon nez ? Mais qu’est-ce qu’il a mon nez ? Non, non, je sui très contente de mon nez ! » Elle était donc, contente de son corps mais, je dit encore une fois, on n’a pas travaillé sur la dysmorphophobie. Elle a disparu avec le reste : le syndrome boulimique, le manque de l’estime de soi, le manque d’affirmation etc. On sent très bien le lien. »

Dans le deuxième cas, par contre, il s’agissait d’une anorexique. « Cette jeune fille a la conviction que son corps est couvert de graisse. C’est ce qu’on appelle un cas « borderline », elle essaie d’enlever toute seule la graisse avec une seringue ou alors, avec un cutter. Lorsqu’on a commencé la thérapie elle ne mangeait que de pommes. Rien d’autre. Il faut voir aussi son discours : « Je pense constamment à la mort, tout au long de mes journées :bonbons, chewing-gum, pansements gastriques, j’ai besoin d’avoir tout le temps quelque chose dans la bouche. Le soir je suis envahie par la mauvaise conscience de ne pas avoir nourri mon corps... Ai-je faim ? Je me sens tellement ballonnée... ». Je lui ai demandé : « Mais montrez-moi votre ballonnement ? Il est où votre ballonnement ? Mais allez au Louvre, regardez Venus de Milo ! Une femme normale n’a pas un ventre plat. C’est encore un mythe. » Elle continue dans son journal : « Je crois avoir une relation sensuelle (sexuelle ?) avec les pommes. Aujourd’hui je suis en jupe, j’ai des jambes énormes, je ne suis vraiment qu’un tas de graisse répugnant ! Je suis grasse et grosse, c’est de pire en pire. Si cela continue à gonfler comme ça je vais m’envoler ! Pourquoi ai-je pris tant de poids en espace de quelques heures? Ce n’est pas pour la première fois que cela m’arrive. Je crains que cela ne soit de la graisse. Oui, c’est sûrement de la graisse. Mais d’où vient-elle? Je ne mange pas un gramme. Ni de féculentes, d’ailleurs. Et je mange moins qu’avant et pourtant je reste énorme. Je suis folle ! La graisse m’envahit, elle est partout... » Et elle est maigre, elle est en-dessous de son poids, elle est anorexique... Je la crois dysmorphophobique, elle a la phobie de la « graisse ».

Les chirurgiens esthéticiens sont, probablement, parmi les plus concernés par cette maladie compte tenu du fait que, pour la plupart des cas de dysmorphophobes, leur première démarche est de faire appel à la chirurgie esthétique. Dr. Hagége connaît bien le problème, il le côtoie toutes les semaines depuis pas mal d’années. L’expérience d’une telle rencontre est très marquante, il l’avoue, même si ces cas ne représentent que 5% de toutes les demandes d’intervention chirurgicales. « Les dysmorphophobes reviennent plusieurs fois me voir après l’opération, elles ne sont jamais contentes du résultat. Jamais. Parce qu’elles ne voient que la petite chose qui aurait pu, pensent-elles, être mieux. En plus, établir une communication avec elles est pratiquement impossible. J’ai essayé. Dans le cas d’une femme dysmorphophobe, il s’agit d’un blocage total, elle n’entend rien. Et surtout, qu’on n’essaie pas l’opérer, cela ne change rien !

Des cas pareils, cela me vide complètement. La femme arrive, s’assied devant moi et commence : « Regardez, cela ne va pas du tout ! » Je vais essayer lui expliquer que je ne peux pas faire mieux, que je ne peux pas lui changer le visage, elle n’entend rien. « Mais moi je suis venue uniquement pour ça ! Par conséquent, je suis venue pour rien ! » Je lui montre les photos prises avant et après l’opération pour qu’elle se rende compte du changement : il n’y a plus de rides, les yeux sont bien dégagés, tout est réussi. « Oui, j’en suis d’accord, mais Là, vous voyez ? Le ride qui est Là ! Moi je suis venue exprès pour ce ride-là, pas pour autre chose ! Le reste, cela ne m’intéresse pas. »

Elle va concentrer toute son attention sur une petite chose. Elle ne veut pas discuter, elle arbore simplement une façade derrière laquelle elle ne veut plus bouger. Elle refuse tous les contact : affectif, amical, psychologique, rationnel... Et si j’essaie leur recommander d’aller voir un psychiatre elle réagit par : « Mais, pourquoi ? Je n’ai absolument rien, je ne suis pas folle ! A, c’est facile pour vous. Vous m’envoyez voir un psychiatre comme s’il n’y avait rien du tout. Mais vous voyez bien qu’il y a quelque chose, reconnaissez-le ! Alors, pourquoi m’envoyez vous voir un psychiatre ? » Il n’y a rien à faire pour la convaincre, absolument rien. »

Tout ces exemples montrent combien il est difficile d’identifier la dysmorphophobie. Katherine Philips parle de formes légères et de formes graves mais comment et surtout où cette maladie commence, on ne le sait pas encore. On sait qu’elle existe, les gens ont commencé à vaincre leur honte d’avoir à vivre avec une phobie pareille, et ils parlent en facilitant ainsi le travail des psychiatres. Parce que jusque-là, tout ce qu’ils pouvaient faire c’était de s’adresser à des chirurgiens esthéticiens ou à des dermatologues, en espérant que de cette manière leur « défaut » allait disparaître. Comme on vient de le voir le résultat obtenu restait toujours insatisfaisant. La dysmorphophobie commence à être connue en tant que maladie à part entière mais, comme je l’ai déjà dit, on en est encore tout au début. Les discussions continuent.

Ainsi, en ce qui concerne, par exemple, l’attitude des gens et surtout des femmes, vis-à-vis des marques laissées par l’âge, voilà l’opinion du Pr. Dr. Arvis : « Toujours dans ce désir de changer d’apparence, il est certain que, avec le vieillissement, il y aura des hommes et des femmes qui supportent mal de voir, par exemple, les traits de leurs visages changer. A ce moment-là il y a une demande de chirurgie esthétique. Je ne crois pas qu’on puisse considérer cela comme une dysmorphophobie à proprement parler, mais, quelque part, cela se rapproche un peu. Parce que, si l’on commence d’être trop concerné par le front qui est ridé, par les poches qui apparaissent sous les yeux ou par les paupières qui tombent, cela veut dire quelque part qu’on accepte mal l’image qu’on a de son corps se modifier. Même si la personne en cause sait parfaitement que c’est tout à fait normal de vieillir et que, de ce fait, ce n’est pas anormal de voir apparaître des rides ou des déformations du visage. Dans l’analyse de la dysmorphophobie on est quand même dans une frontière qui reste assez floue. Mais je ne pense pas qu’on puisse catégoriser de vraie dysmorphophobie les modifications du corps liées au vieillissement »

On l’a vu, Katherine Phillips le montre très bien dans son livre, la seule à parler de la dysmorphophobie, l’origine de cette maladie comporte plusieurs aspects : biologique, psychologique et socioculturel. Cette dernière approche devrait expliquer, à mon avis, les changements opérés au niveau de la société susceptibles d’influencer d’une façon ou d’une autre le comportement de l’individu, de manière que cette maladie puisse trouver un terrain favorable à son développement. Il s’agit de rendre l’individu fragile, en manque de confiance et surtout, en manque de repères. Je cite ici, comme point d’appui dans ma démarche, la remarque d’Anne Lecarpentier, présidente de l’Association Française des Troubles Obsessionnels et Compulsif (AFTOC). « Aucune association, à notre connaissance, ne s’occupe spécifiquement de la dysmorphophobie. En ce qui concerne vos remarques sur le fait que la société actuelle met en évidence le culte du corps et que cela peut créer des pathologies chez les personnes fragiles, il s’agit d’une thèse à laquelle je souscrit entièrement personnellement. »

Michel Bernard montre très bien que « l’impact du jugement social sur notre manière d’appréhender et même de présenter notre corps s’est manifesté, grâce à l’éclairage sociologique, beaucoup plus important qu’on ne pouvait encore le soupçonner jusqu’ici, puisque tout le comportement que nous croyons « naturel » de notre corps, se révèle non seulement façonné par la société, mais prend son sens comme symbole de la Société. Dès lors, la totalité de notre être corporel devient un symbolisme à double face, celui de notre libido, et celui de notre culture; double face qui se réfléchissent l’une l’autre, dans la mesure où c’est la Société qui impose la Loi à mon désir et que la société n’est appréhendée qu’à travers les résistances ou les formes qu’elle impose à ce désir. Cette Loi, ces résistances et ces formes sont fixées par les mythes qui régissent notre langage sur le corps et qui prolifèrent en fonction des transformations culturelles. »42

II considère aussi que la dysmorphophobie ne représente qu’une « forme particulière de la non-acceptation de soi-même : celle de son corps », et que le désir et la crainte pour le corps d’être regardé, ou le désir et la crainte de voir le corps d’autrui, sont eux aussi « relatifs à des jugements sociaux », jugements sociaux variables avec « l’époque historique et la spécificité de la culture auxquelles ils appartiennent ». Le comportement de l’individu est régi par la société, par conséquent, tous les changements opérés au niveau de cette société vont provoquer des changements au niveau du comportement individuel. J’ai essayé d’expliquer qu’une maladie telle que la dysmorphophobie illustre le mieux l’état de transition par lequel la société postmoderne passe, ainsi que la crise identitaire qui touche l’individu.

Au niveau de la société, les grandes transformations visent l’éclatement du système de valeurs propre à la modernité; le recul des hiérarchies traditionnelles et des anciennes distinctions; la recherche du lien social (seulement de type ponctuel, pour le moment); l’instauration de la culture médiatique (avec les personnages qu’elle crée) et de l’image (avec l’introduction petit à petit d’une « réalité parallèle » de type virtuel). Comment concurrencer ces transformations pour rendre l’individu de plus en plus fragile ?

Le dr. Guerrineau, nutritionniste, le montre très bien : « Il y a plusieurs phénomènes qui concernent l’environnement social. Parmi eux : la régression du dysmorphisme sexuel; la propagation de l’idéal narcissique; le développement sans précédant des télésystèmes (qui imprègnent la société d’images tout en coupant l’imaginaire des gens, remplacé du coup par un autre, déjà peuplé des images);l’effritement des rôles sociaux (dû au mouvement féministe); l’apparition, de plus en plus, de la famille « sans père »; et l’absence de l’instance d’autorité, due à l’effritement des rôles dont je vous ai parlé. »

La fragilisation de l’individu dépend énormément de l’état du milieu auquel il appartient. Si cet état se trouve entraîné dans une série de transformations, son manque de stabilité va influencer directement la personnalité de l’individu, personnalité qui doit s’adapter aux nouvelles conditions. Il est claire, pris dans le tourment d’une étape sociale à caractère transitoire, que l’individu va se retrouver, pour le moment, fragilisé en train de s’adapter lui-même à ces changements. On l’a bien vu dans le premier chapitre, chaque composante de la société cherche sa nouvelle identité. La famille, elle aussi, se transforme, elle devient « monoparentale » ou « recomposée ». Mais cela demande un effort de plus, surtout de la part des enfants, pour s’adapter et pour trouver leur nouvelle place et leur nouvelle identité. Et parfois, l’effort engendre l’apparition d’une certaine fragilité dans leur cas.

Les adultes ne sont pas non plus épargnés. Etre célibataire demande d’adopter un nouveau comportement, on ne peut plus « partager », on doit tout assumer soi-même : la joie, le chagrin, les problèmes etc. Et, parfois, cela aussi peut poser des problèmes. Parfois, on n’est pas aussi fort qu’on le croît. Pour ne plus parler de la dualité qui commence à s’installer dans chacun de nous et dont parlait Elisabeth Badinter dans son livre « L’Un est l’Autre ». L’effacement des rôles sociaux traditionnels peut poser à certains d’entre nous des vrais problèmes d’adaptation. Ce n’est pas facile ni pour la femme de tout assumer en tant qu’égale de l’homme, ni pour l’homme de se voir de plus en plus réduit à une simple « option » facultative.

L’apparition de la culture médiatique fabriquant des personnages « sur-mesure », représente pour moi « le troisième » regard dont j’ai déjà parlé. Les mannequins, qui représentent leurs meilleur produit, ont réussit pendant les deux dernières décennies à imprégner l’imaginaire des gens avec des stéréotypes déjà tout-faits de la beauté, auxquels ils associaient la perspective de la réussite sur tous les plans. Pendant vingt ans les médias ont montré à un individu dépourvu, pour le moment, d’esprit critique, tous ses défauts physiques par le biais du mannequin, le modèle même de la perfection. Une perfection artificielle, contrefaite mais qui a porté ses fruits : les gens ont commencé à se soucier de plus en plus de leurs apparences physiques aussi bien que certains ont commencé à développer des phobies liées à l’idéal du corps parfait. Les résultats concrets commencent à se voir aujourd’hui, après une période de latence, dans laquelle ce phénomène médiatique a eu le temps d’agir sur la personnalité de chaque individu. Il est claire que, pour les plus fragiles, les conséquences s’appellent la dysmorphophobie.

La réalité virtuelle proposée aujourd’hui surtout sous la forme des jeux vidéo est encore plus fascinante. Elle offre à chacun d’entre nous la possibilité non seulement de s’identifier à un héros mais aussi d’agir à sa place. En plus, ces jeux ne s’adressent pas uniquement aux ados, ils touchent maintenant toutes les tranches d’âge. Et la perspective de cette nouvelle réalité est, sans aucun doute, mille fois plus attirante que celle qui nous entoure. Agir à la place d’un personnage, se croire aussi fort que lui, avoir l’impression que tout peut être dépassé, surmonté, voilà les nouveaux fantasmes de la fin du XXe siècle. Mais, une fois sorti du jeu, on est obligé de s’affronter soi-même et d’affronter aussi la réalité, telle qu’elle est... « en réalité » ! Pour certains, cela pourrait sembler beaucoup plus difficile qu’ils le croyaient.

Ce sont quelques unes des transformations subies par la société postmoderne qui pourraient être susceptibles de provoquer une fragilisation de l’individu. Mais, peut-être, les plus efficaces restent celles opérées au niveau de l’individu même. Il s’agit du phénomène de personnalisation (individualisation), lié au rapport de l’individu à Autrui; et du phénomène de néo-narcissisme, lié au rapport de l’individu à son propre corps. Tout les deux on l’a vu, ne font que restreindre l’univers de l’individu à son propre personne, de couper son lien avec l’Autre, et de lui imposer une autonomie forcée qui ne peut que l’affaiblir. Les deux phénomènes détruisent la confiance de l’individu, il le rend plus susceptible vis-à-vis du « regard de l’autre », même si, à première vue, il semble être l’image type de la séduction et de la performance. Et Alain Ehrenberg l’a très bien montré, tout cet effort d’être et d’agir uniquement par soi-même, rend l’individu fatigué et, parfois, dépressif. Les conclusions parlent d’elles-mêmes.

La dysmorphophobie est peut-être la maladie qui traduit le mieux ce qui se passe aujourd’hui avec la société, en général et avec l’individu, en particulier. C’est une maladie qu’on découvre en se découvrant soi-même. Mon analyse essaye de la décrire telle qu’elle est, pour que les gens se voient tels qu’ils sont. Les dysmorphophobes ne forment pas encore une catégorie de malades bien établie mais, de toute évidence, ils sont beaucoup plus nombreux qu’on le croit à première vue. Et si le culte du corps reste tel qu’il est aujourd’hui, sans aucune alternative viable qui pourrait réorienter nos centres d’intérêt, le nombre de malades ne fera qu’augmenter. Sinon on pourrait le considérer comme une simple étape dans, ce que j’ai appelé, l’évolution esthétique de l’individu, avec ses bons côtés.





1 Dossier « Science et Avenir », avril 1997, p.58

2 ibidem, p.59

3 v. David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, P.U.F, 1990, pp.158-159

4 v. G.Lipovetsky, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Editions Gallimard, 1968, pp.56-57

5 v. France Borel, Le vêtement incarné. Les métamorphoses du corps, Calmann-Lévy, 1992, p.211

6 « Une image de soi déformée est très commune, affirme le psychiatre Donald E. McAlpine, le coordonateur du centre de troubles alimentaires, à l’hôpital Mayo. La grande majorité des gens « déforment » les proportions de leur corps, sans pour autant être des malades mentales. D’après un étude de spécialité, la moitié des femmes américaines ont une image de soi déformée. » (« What do you see in the Mirror ? Source : Internet, 17 avril, 1997)

7 v. David Le Breton, Anthropologie du corps et modrnité, PUF, 1990, p.138

8v. Katharine Phillips, The Broken Mirror. Understanding and Treating Body Dysmorphic Disorder, Oxford University Press, 1996. Dans le livre de Marilou Bruchon-Schweitzer, « Une psychologie du corps », PUF, 1990, les pourcentages sont plus stricts. « L’enquête de Berscheid, Walster et Bohrnsted, 1973, qui a concerné 200 sujets, extraits d’un ensemble de 60.000 réponses, montre que 7% des femmes et 4% d’hommes seulement se déclarent très insatisfaits de leur corps contre 45% et 55% se déclarant très satisfaits. (...)La satisfaction corporelle diminue avec l’âge. Selon Berscheid et al. (1973), on n’obsèrve une chute nette que chez les sujets féminins après 45 ans.(...) La différence la plus accusée entre les deux sexes quant à l’évaluation de son propre corps, est l’insatisfaction particulière des femmes vis-à-vis de leur poids. Près de 70% des femmes adultes considèrent que leur corps actuel est trop lourd comparé à leur corps idéal, contre 32% des hommes (Fallon et Rozin, 1985). Le fait de trouver beaux des corps féminins quasi anorexiques n’est pas rare (parmi les femmes et même parmi les hommes. L’étude comparée des proportions des modèles posant pour diverses revues (dont Playboy et Vogue) et des « miss » depuis les années ‘50 montre la linéarité croissante des silhouettes sélectionnées (Silverstein, 1986) jointe à leur androgynie progressive (poitrines de moins en moins volumineuses, ligne »haricot vert » remplaçant la ligne « sablier », musculature parfois visible. de tels standards sont partagés par les hommes et les femmes, ce qui peut paraître surprenant (Franzoi et Herzog, 1987). Ainsi, ni le développement extrême de la poitrine féminine ni l’accentuation des courbures (taille, hanches) ne sont perçus comme des caractéristiques attrayantes du corps féminin par les femmes comme par les hommes actuels (Hovarth, 1981), qui préfèrent des rondeurs discrètes (mais non absentes !) (...) En ce qui concerne le corps masculin, le facteur le plus déterminant de l’attrait physique évoque la force et la musculature au niveau du tronc supérieur notamment. (...) Les silhouettes masculines jugées les plus attrayantes par les deux sexes sont musclées (épaules, thorax) avec une taille plus fine que les épaules, ce que préfèrent notamment les femmes (Hovath, 1981) » pp.73-74, 193

9 v. « What do you see in your mirror ? », source : Internet, 17 avril, 1997

10 ibidem

11 v. Katharine Phillips, The Broken Mirror. Understanding and Treating Body Dysmorphic Disorder, Oxford University Press, p.3; p.193. Chaque fois l’étude a été réalisée sur un échantillon de 30.000 lecteurs du « Psychology Today », inclus dans le programme « Body-Image Survey ».

12 Laura Fraser, La chirurgie esthètique devient une affaire d’hommes, Courrièr Intérnational; juin, 1999. D’après une autre source d’information trouvée sur Internet (Catherine Faucher, Body Image), les pourcentages concernant les femmes sont : 71% pour l’abdomen, 66% pour le poids, 60% pour les hanches, 58% pour le tonus musculaire. (Etude signé par D.M. Garner, The 1997 Body Image Survey Results, Psychology Today, no.30, pp. 30-41)

13 Dossier « Science et Avenir », avril, 1997, pp. 60-62

14 ibidem, p.61

15 David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, PUF, 1990, pp.144-146

16 Jean-Claude Kaufmann, Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus, Nathan, 1998, pp.99-100

17 v. Sabine Jeannin Da Costa, La beauté. Les coulises de la séduction, Editions de La Martinière, 1995, p.101

18 ibidem, p.102

19 ibidem, p.103

20 v. France Borel, Le vêtement incarné. Les métamorphoses du corps, Calman-Levy, 1992, pp.213-214

21 v. Philip Souham, Top models, ces nouvelles stars, Zelie, 1994, p.31

22 v. David Le Breton, op.cit., pp.168-170

23 v. Valerie Steele, Se vêtir au XXe siècle. De 1945 à nos jours, Editions Adam Biro, 1998, pp.153-154

24 v. David Le Breton, op.cit., p.162

25 Les données me sont fait parvenir par l’amabilité de la Maison de couture « Jean-Paul Gaultier »

26 Je dois mentionner là une référence Internet appelée « Obsession with fitness called -disease of the ‘90 », et signée par Michael Woods. Ainsi « les Américains ont dépensé en 1996, environ 2 miliards $ pour les inscriptions dans des clubs de gym. Et cela sans compter les 1 million de personnes qui font du gym chez eux. On assiste ainsi au développement d’une maladie des années ‘90 (muscle dysmorphia), avec la même signifiance que les trubles alimentaires pour les anées ‘80. Elle se traduit par une attention exagérée accordée au développement des certaines groupes de muscles (les biceps, les déltoids, les pectoreaux et les abdominaux). Cette maladie represente un aspect de la dysmorphophobie (body dysmorphic disorder, BDD), plus commun aujourd’hui qu’il t a 20 ans. Le dr. Harrison Pope, professeur de psychiatrie à Harvard, affirme que « muscle dysmorphia » concerne de plus en plus d’Américains. Ils sont ainsi capables de passer des heures dans des exercises de musculation, en vérifiant les résultats obtenus dans le miroir ».

Ce qui est intéressant c’est une autre référence trouvée sur Internet et signée Al Wilen, sous le titre « A Penny for my Thoughts ? ». Il parle ainsi d’un interview accordé, dans les années ‘70, par Arnold Schwarzenegger et où celui-ci avoué avoir passé des heures à soulever des poids et à se regarder dans le miroir, dans le seul but d’avoir « a perfect body ». Il recherchait la perfection absolue, non seulement le corps le plus parfait de tous les temps, mais aussi le corps le plus parfait qu’un homme ait pu jamais posseder ! Mais, dans le cas de Schwarzenegger, l’obsession a porté ses fruits, il est devenu celui qu’on connaît aujourd’hui.

27 v. France Borel, le vêtement incarné. Les métamorphoses du corps, Calman-Lévy, 1992, pp.210-211

28 D’après les dernières statistiques, le nombre d’opérations esthétiques réalisées en France annuellement, est de 250.000. 80% des patients sont des femmes, mais le nombre d’hommes qui font appel à la chirurgie esthétique augmente de plus en plus, il a pratiquement doublé dans les dix dernières années.

29 v. France Borel, Le vêtement incarné. Les métamorphoses du corps, Calman-Levy, 1992, p.207

30 ibidem, p.208

31 ibidem, p.51

32 ibidem, p.210

33 v. Jean-Claude Hagégé, Séduire ! Chimères et réalités de la chirurgie esthétique, Albin Michel, 1993, pp. 93-94

34 ibidem, p.159

35 Ibidem, pp.157-160

36 v. Michel Bernard, Le corps, p.117

37 v. Katherine Philips, The Broken Mirror..., p.62

38 Ibidem, p.98

39 v.Katherine Phillips, The Broken Mirror. Understanding and Treating Body Dysmorphic Disorder, Oxford University Press, 1996, p.158

40 v. Michel Bernard, Le corps, Seuil, 1995, p.118

41 ibidem, pp.119-120

42 v. Michel Bernard, Le corps, Seuil, 1995, p.140

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