Tout au long de cette analyse jai essayé de trouver les raisons les plus plausibles pour motiver létendue, de plus en plus large, de la dysmorphophobie. On a vu, quil y avait plusieurs explications. La maladie, déjà découverte il y a 100 ans, est restée « cachée » derrière dautres maladies psychiques jusquen 87, lorsquelle a été reconnue en tant que telle dans le nomenclateur américain. Une fois son statut précisé et les recherches médicales rendues publiques, les gens ont réussi à donner un nom à leur angoisse traduite jusque là par dautres syndromes. Cest lune des hypothèses, peut-être la plus valable, qui confirme en tout cas laugmentation des plaintes liées, par exemple, à lappareil génital masculin (la tendance à sous-évaluer sa taille).
Les gens, par le biais des médias, ont appris lexistence de cette maladie qui reste encore difficile à classer. Ils ont renoncé à faire appel à des dermatologues, chirurgiens esthéticiens, en comprenant que seulement le psychiatre pouvait faire quelque chose pour eux. Parfois ce sont les proches qui osent faire le premier pas, avant quil ne soit trop tard. Parce que, dans les cas les plus graves, on a affaire à des automutilations ou à des tentatives de suicide. Comme on vient de le voir, « être malade de son propre corps » pousse lindividu vers la solitude, vers lauto exclusion. Son existence dépend entièrement du regard dAutrui, de la manière dont il sy voit reflété. On parle dune personne avec un imaginaire malade, une personne extrêmement fragile, incapable dapercevoir la réalité telle quelle est. Mais il sagit là dun nombre limité de cas.
Le cas le plus fréquent cest celui qui concerne la forme légère de cette maladie. Et on se retrouve ainsi devant des millions de personnes vivant avec « la petite phobie » liée à un défaut physique plus ou moins imaginé ! A vrai dire, du moment où on choisi de voir un chirurgien esthéticien pour embellir nos apparences, cela signifie quon est travaillé depuis longtemps par le petit problème qui gâche notre existence. Le docteur Dobos de lHôpital explique : « Nous recevons trois groupes de patients : ceux qui ont une disgrâce manifeste, un nez ou des seins énormes, quil convient de corriger; ceux qui nont aucune disgrâce et qui nous montrent des défauts qui nexistent pas - ce sont souvent des femmes qui viennent, par exemple pour une culotte de cheval imaginaire - ceux-là, minoritaires, sont clairement dysmorphophobiques; ceux qui sont entre les deux : ils ont une disgrâce minime mais sont obnubilés par la norme, veulent une silhouette parfaite. Ce sont des candidats récidivistes, un peu obsessionnels sans pour autant être vraiment dysmorphophobiques »1
Et cest justement lincapacité de voir où commence la vraie maladie si ce nest sa phase la plus grave qui peut fonctionner comme indication ! Combien dentre nous ne se sont jamais senti mal à laise à cause de quelques kilos en plus, dune calvitie qui guète ou des rides qui sacharnent à nous dévoiler notre âge biologique ? Combien dentre nous nont jamais souffert devant un miroir à la vue dune réalité physique qui ne colle point à limage quon a construit de nous-même ? Pour ne pas parler des reproches qui sont toujours faits aux femmes, doccuper pendant la salle de bain des dizaines de minutes, pour se « faire une beauté ».
En laissant de côté les cas extrêmes, on ne sait pas vraiment quel est le nombre de personnes atteintes dune forme légère de dysmorphophobie, la forme la plus courante et la plus méconnue; aussi. Kathérine Phillips affirme dans son étude quil sagit de quelques millions à travers le monde mais quune une fois encore, il est difficile demettre un diagnostic. La plupart des gens vont directement chez un chirurgien esthéticien, pour faire disparaître le défaut qui leur empoisonne la vie. A ce moment-là, ceux qui sont atteinds par une forme sévère de la maladie, vont être mécontents des résultats et, par conséquent, vont revenir plusieurs fois pour essayer limpossible.
Le Dr. Hagège réalise une schéma très éloquent concernant lattitude des femmes devant leurs apparences physiques. « Chez celles qui se plaisent, il y a les narcissiques, qui se soignent et se perfectionnent sans cesse, pour qui la beauté est une composante majeure de leur existence, voire essentielle, et celles qui se plaisent assez pour penser à autre chose, soit parce quelles savent bien utiliser leur apparence pour atteindre dautres buts, soit parce que la question même de leur apparence, tout simplement, est pour elles tout à fait secondaire. Chez les autres, celles qui ne se plaisent pas, il y a celles qui en ont pris leur parti, ont décidé que là nétait pas lessentiel et ont trouvé des moyens, dans leurs activités, de compenser cette petite frustration quotidienne; dautres que cette frustration au contraire taraude et qui, cherchant une solution concrète pour sen débarrasser, se tournent vers la chirurgie esthétique; dautres enfin qui, multipliant les interventions chirurgicales, semblent en quête dun modèle parfait, dune image inaccessible, et se montrent toujours insatisfaites du résultat obtenu, comme si se plaire ou simplement saccepter était hors de leur portée ».2
Mais les faits sont là. De plus en plus de gens se sentent concernés par leurs apparences physiques et font tout pour les corriger. Ils ne se sentent même pas obligés de le faire, cest quelque chose qui va de soi dans une société qui se veut de plus en plus efficace et performante. Je peux donner comme exemple le cas de lécole de « Miss Venezuela ». Les jeunes filles qui entrent dans cette école sont choisi justement pour leur beauté (brute ?, naturelle ?). Mais dès leur entrée, une équipe entière de spécialistes les entourent pour les « ciseler », pour les rendre vraiment belles. Une équipe qui compte depuis quelque temps, des chirurgiens esthéticiens et des stomatologues ! Les filles ne doivent pas seulement savoir marcher, porter des robes du soir et des maillots de bain, il doivent avoir une certaine forme de bouche, dont le sourire laisse entrevoir une dentition parfaite Il y a des modèles type de bouche qui marchent bien certaines années.
Par contre, dans des régions où la vie se déroule autour dune plage, on assiste à linvention dune autre norme concernant les apparences physiques. Vu les tenues légères portées à Rio de Janeiro ou en Californie, le corps sera, par conséquent, plus exposé quailleurs. Et comme les gens sadressent le premier « Bonjour ! » par le biais de leur look, il est évident que celui-ci doit être soigné et tenu dans sa meilleure forme. Et comme chaque culture travaille le corps daprès ses propres codes, au Brésil un look soigné signifie surtout, de belles fesses parfaitement rondes, pour les femmes, alors que pour les américaines, le look parfait est un corps tonifié. Mais, dans les deux cas, ce quil y a de commun cest le travail sur le corps ramené à quelque chose dhabituel.
Mon hypothèse de départ était que lévolution de lespèce humaine na pas atteint la phase daccomplissement total, quelle continue sous dautres formes que celle purement biologique. Si Lipovetsky parlait dune mutation anthropologique visant lavènement du « homo psyhologicus » sur la scène sociale, moi je dirait quil sagit plutôt dune « ébauche » dadaptation suivant une schéma strictement esthétique. La beauté perd sa dimension platonicienne pour se transformer à une simple règle dadaptation à lenvironnement social. Associer « beauté » à la « santé » et à la « jeunesse », ce nest pas par hasard. Lhomme continue son évolution sur une autre échelle : celle du « bien-être social ».
Ce quon doit aussi retenir, cest que, pour le moment, la société manque de repères (tout le monde commence en être de plus en plus convaincu), et que lindividu, lui même, manque de valeurs stables et universelles qui pourraient ainsi canaliser entièrement son énergie et détourner son attention de son corps. Il sagit, autrement dit, dune période de crise mais qui, tôt ou tard, va trouver un issue, jen suis sure. Pour le moment, malheureusement, lindividu reste coincé dans son petit univers banal, créé autour de son individualité exacerbée, en exhibant son corps en tant quunique moyen dentrer en contact avec les autres. Je lassimilerais à une tortue qui se sent protégée dès quelle se cache sous sa carapace, mais qui est obligé de la quitter chaque fois quelle doit agir.
Dieu est mort, la famille est déchirée, lEtat-Providence réduit à lombre de ce quil était autrefois. En faisant tout pour se construire une forte personnalité, lindividu se retrouve du coup, plus faible que jamais. En essayant de sappuyer uniquement sur lui-même, il a coupé petit à petit tous les ponts vers lextérieur. Et, comme dhabitude, plus on regarde une image, plus on lui trouve des défauts. Le seul à rester pour laccompagner dans sa solitude, le corps devient lobjet de toutes les joies ou de toutes les angoisses. Et comme lindividu continue à se considérer comme limage type de la perfection, lessence sublime de toute chose, on peut facilement imaginer son immense désarroi face à son corps soumis aux lois du temps, proie facile pour les maladies de toute sorte, et surtout voué à la mort.
Ce nest facile pour personne dassumer la réalité surtout lorsque celle-ci ne colle guère à ce que limaginaire nous fournit. Par conséquent, un sentiment comme le mécontentement de soi (vis-à-vis des apparences physiques) a toutes les raisons dexister et délargir son champ daction dune manière exponentielle. Cest le résultat direct dune évolution impliquant un « individu incertain ». Obligé de sadapter aux nouvelles conditions, celui-ci narrive pas à sassumer entièrement, faute dune fragilité liée aux efforts de faire tout uniquement par lui-même. Si lon regarde un peu plus attentivement, plus la société impose à lindividu de nouvelles responsabilités, moins il est capable de les assumer de son plein gré et daprès son propre choix. Le PACS à la place de la famille traditionnelle est, pour le moment, lexemple le plus éloquent.
Si la dysmorphophobie reste, après tout, une maladie psychique en tant que telle, les chemins qui mènent vers elle, par contre, illustrent bien létat de crise de la société actuelle. Une société vouée à la performance mais qui ne dispose que dindividus de plus en plus fragilisés, qui essayent de tenir le rythme en introduisant dans leur quotidien le tout-puissant antidépresseur, comme le Prozac. On nest pas, toutefois, dans une société de malades. Une période de crise agit aussi comme un moyen de renforcement de lespèce qui la subit. A mon avis, une maladie comme la dysmorphophobie ne fait que rappeler le fait quelle est bien présente, quon est en plein changement, et que lindividu doit agir pour sen sortir renforcé. Personne ne peut prévoir lissue, mais elle existe. Comme dhabitude, lhomme a tous les atouts de son côté, le tout est quil sen rende compte. En sobstinant à poursuivre son chemin ayant comme partenaire uniquement son corps bâtit autour dun « Moi » tout puissant; il va être obligé de payer les frais à la fin. Et cela, on le voit bien, peut lui coûter cher, peut-être sa propre condition humaine dont il est si fier ?
1 v. Dorothée Werner, « Mon corps, ma phobie », Elle, no. 2727, avril 1998
2 v. Jean-Claude Hagège, Séduire ! Chimères et réalités de la chirurgie esthétique, Albin Michel, 1993, pp. 59-60