« Dans nos sociétés occidentales, il y a un impératif dapparence idéale, de jeunesse et de séduction, encouragé par les médias et la publicité. Lextension de ce « souci de soi »,qui prend parfois des proportions inquiétantes, date de la fin des années 70. Avec la crise du sens des valeurs et du lien social, lapparence est devenue la seule manière dexister. Le plus profond est la surface, la peau et les formes du corps sont la seule manière dont on va exister aux yeux des autres. Dans une société sans boussole, notre place dans le monde devient problématique. Ce manque dinvestissement de soi par la société est intériorisé. En plus, la société de consommation nous pousse à nous dévaloriser pour consommer davantage. Cest un cercle vicieux et destructeur. » Ces mots écrits par lanthropologue David le Breton illustrent très bien le sujet dont je veux parler dans ce mémoire.
Jai choisi comme thème une maladie qui touche de toute évidence la société occidentale, et qui sappelle la dysmorphophobie. Une maladie qui est liée directement à limage quon porte chacun dentre nous sur son propre corps, et qui souffre de plus en plus, daprès les opinions des spécialistes, dune profonde distorsion. Trop exigeant envers nous-mêmes, trop occupés à atteindre la perfection en tout, nous sommes devenus dun coup les proies faciles de nos propres obsessions. Incapables de voir la réalité telle quelle est, avec ses limites et ses défauts inhérents, les gens se proposent des buts théoriquement réalisables mais qui savèrent après tout purement et simplement surréalistes! « Etre le meilleur » - voilà lidéal de chacun de nous dans une société de toute façon imparfaite.
La quête continue vers la perfection engendre toujours lapparition du sentiment dinsatisfaction. Tout est mal accepté: le statut social, limage physique, le statut économique, rien à faire, il y aura toujours des places et des gens à envier. On est en querelle avec le temps, on le défie en acquérant une jeunesse artificielle, bonne pour se tromper et, surtout, pour tromper les autres. Parce que, dans notre imagination tout être devient automatiquement notre adversaire plus ou moins déclaré. On est toujours en train dessayer de dépasser quelquun ou quelque chose, ou de se dépasser soi-même. La conscience de soi et du monde est accompagnée inévitablement par le constat que la vie entière est une lutte et que pour résister on doit être et rester toujours des gagnants. Le plaisir de vivre na plus de sens. Il sagit plutôt dun acharnement de vivre face à des défis qui semblent resurgir de partout mais qui, après tout, ne sont que les simples produits de notre imagination.
On assiste jours après jours à leffondrement des valeurs traditionnelles, telles que la religion ou la famille. Resté sans repère fixes, lhomme moderne cherche dune part à inventer lui-même dautres valeurs pour remplir le vide laissé par les autres, et dautre part de trouver en lui la force nécessaire pour les accomplir. Sauf que la bataille est perdue davance. Comme « Dieu est mort » on a dû chercher autre chose pour le remplacer. Et on a trouvé le « politiquement correct ». Cest le « politiquement correct » qui gère entièrement notre façon dagir et de vivre, et cest lui aussi qui donne à lindividu des « droits », tout en lui détachant les chaînes des « devoirs » imposés par la tradition judéo-chrétienne. En se croyant à la fois lunique source de valeurs et le vrai maître de lunivers, lhomme moderne trouve que tout, mais absolument tout, lui est permis et possible. Parce que tout ce qui lentoure représente Sa Création !
Mais si lon regarde un peu de près, tout ce que lhomme a inventé porte la marque de léphémère. Lhomme lui-même reste le symbole de léphémère. Même ses nouvelles valeurs (qui représentent en réalité des anciennes valeurs modifiées en fonction de lévolution de notre espèce), telles que lamour, lhonnêteté, la charité, et les autres, deviennent du coup plus ou moins éphémères face au tout-puissant compromis qui règle le fonctionnement intime de lhumanité. En fait, il ny a plus de valeurs durables dans la société daujourdhui mais, par contre, il y a de la place pour expérimenter de nouvelles « possibilités ». Tout ressemble à un tirage du « Loto ». Qui sait, un jour, quelque chose pourra remplir ce vide en donnant un nouveau sens à lexistence de lhumanité entière.
Pour le moment on investi le corps comme unique valeur potentielle. On le modèle, on le transforme, en lutilisant comme point de repère dans une existence uniforme et quasi monotone. On sattache à lui en le rendant seul capable à ouvrir le chemin vers les autres ou à le fermer. Il est le seul responsable de notre éventuelle solitude ou de notre capacité daller vers les autres. On transforme le corps en un moyen de communication qui peut fonctionner à merveille ou, au contraire, savouer totalement inefficace. Tout cela dépend de son « état ». Un corps beau, jeune et en bonne forme, réussit à capter lattention, beaucoup plus rapidement quun autre qui ne possède aucun des ces atouts. Cest une réalité qui peut paraître complètement absurde mais qui, malheureusement, « saute aux yeux ». On la voulu « libéré », il est aujourdhui « le maître ». On reste à son écoute, on le soigne et on lembellit, pour pouvoir sexhiber soi-même à travers lui, dans ce quon a de plus attirant. Dans les relations inter-humaines daujourdhui, le corps prend le devant sur la personnalité, devenue inutilisable dans un monde où, de toute évidence, chaque individu passe pour le « centre de lunivers » ! Après tout, chaque homme est un petit dieu...
Cet investissement du corps dans la société occidentale moderne a déclenché pas mal de débats. Tout le monde a essayé dexpliquer la raison de son apparition mais, chaque fois, les points de vue appartenaient à ceux qui avaient vécu depuis toujours à lintérieur même de cette société. Par conséquent, les analyses restent circonscrites à une attitude forcement subjective de la part de leurs auteurs. A force de se regarder tous les jours dans un miroir, on aperçoit les changements survenus beaucoup plus tard que quelquun qui a loccasion de nous voir une fois tous les deux ou trois ans. Je ne veux porter aucun jugement sur les travaux entrepris. Je vais simplement essayer de donner un autre point de vue, venu de lextérieur et possédant un système de valeurs complètement différent (parmi lesquelles le corps noccupe quune position insignifiante).
Je me suis proposée de ne pas analyser la dysmorphophobie en tant que maladie psychique, composante des troubles obsessionnels et compulsifs (TOC), mais dessayer de voir quel est le cheminement qui amène les gens à passer dun simple mécontentement vis-à-vis de leur apparence physique à une maladie à part entière. Les psychiatres, eux, ont offert des explications mais, à ma connaissance, aucune étude sociologique na été réalisée là-dessus. On sait que cette maladie apparaît pour des personnes fragilisées psychiquement mais qui ne sont pas pour autant des malades mentaux. Il y a ainsi des gens qui vivent une vie normale au sein de la société, qui possèdent un comportement normal, mais qui sont atteints de cette maladie. On parle ainsi dune forme légère de dysmorphophobie (la plus répandue, apparemment) qui laisse aux gens concernés la possibilité de développer leurs projets et de rester intégrés dans la société. Le problème apparaît pour les cas sévères qui nécessitent des traitements adéquats.
A vrai dire, cest justement ce traitement qui a éveillé mon intérêt. Ainsi « les données actuelles suggèrent que les inhibiteurs de la recapture de la sérotonine (IRS : Anafranil® ou ISRS : Prozac®, Deroxat®, Zoloft®, Floxyfral®) sont souvent efficace. Comme dans le cas du TOC (trouble obsessionnel et compulsif), il apparaît que de fortes doses et des traitements relativement longs soient nécessaires. Il semble que les autres médicaments ne soient vraisemblablement daucune aide. »1
En outre, comme une partie des psychiatres compte la dysmorphophobie parmi les TOCs, il a été montré quils ont aussi une source sociologique telle que : la situation familiale, amicale et professionnelle qui peut être contrecarrée par la maintenance du contact avec autrui et par limplication dans la vie de tous les jours. Les gens atteints par la dysmorphophobie nont pas le même statut que les handicapés aux yeux de la société. Ils ne se sentent pas exclus par celle-ci, ils sisolent eux-mêmes par peur de voir leurs « défauts » physiques dévoilés devant tout le monde. Ils coupent le contact avec lextérieur de la même manière que les gens dépressifs. Cette similarité des cas ainsi que le rôle important joué par Prozac dans le traitement de cette maladie, mont rappelé létude faite par Alain Ehrenberg sur « lindividu incertain » de ces deux derniers décennies. Sur le problème de « bien-être » à travers des psychotropes qui deviennent les drogues de la résistance. Le coup de déprime et létat dépressif mont rappelé le fait que, en France, chaque année, 800.000 personnes consultent un service psychiatrique, et que le style de vie daujourdhui est pour quelque chose dans cette réalité de plus en plus angoissante.
Je me suis ainsi proposée comme plan de travail, lexploration intime de cette société de plus en plus fragilisée et dépendante des drogues de survie, tel que Prozac, un court aperçu sur la constitution de limage du corps et la manière dont les médias la transforme en provoquant ainsi un vrai changement de moeurs, pour finir avec le concept dimage de soi négative qui peut, dans certains cas, mener directement à la dysmorphophobie. Le déroulement de mon travail comporte comme points de départ : la société en perte continue de valeurs et de repères, les changements opérés au niveau des relations homme femme (lavènement dune certaine androgynie), les transformations au niveau de lindividu (lémergence du Moi dans le cadre dune individualisation exacerbée), le rôle de plus en plus important joué par le corps dans létablissement des relations sociales. A une société fragilisée ne peut correspondre, en conséquence, quun individu fragilisé, mais qui, par le simple instinct de conservation préfère changer, provoquant ainsi un début de mutation anthropologique (dans sa dimension esthétique). Cest la société, par le biais des médias (porteuses des image dun corps presque parfait) qui pousse lindividu vers ce changement. Et comme la seule valeur viable aujourdhui reste le corps, lhomme lui concède toute son attention. Un corps qui ne correspond pas aux normes peut devenir une source dangoisse. On aura ainsi ce quon appelle une image de soi négative qui peut se transformer en une vraie maladie.
Il sagit uniquement dun point de vue généré par la comparaison faite entre lattitude de lindividu vis-à-vis de son corps, rencontrée en Roumanie, et celle rencontrée en France. Pourquoi les gens se soucient autant de leurs apparences physiques dans un pays et pas dans lautre ? Pourquoi cela pourrait commencer aussi en Roumanie ? Une étude comparative serait la bienvenue, jen suis sure.
Avant de commencer mon analyse, je tiens à remercier tous ceux qui mont aidé, en me faisant part de leurs opinions. Je remercie ainsi Pr. Dr. P. Aimez, le président du GEFAB (le Groupe dEtudes Français sur lAnorexie et la Boulimie),.Dr. E. Hantouche, psychiatre à La Pitié-Salpêtrière, spécialiste en TOC, Dr. Jean-Claude Hagège, chirurgien plasticien et esthéticien, Dr. B. Guèrineau, nutritionniste, Pr. Dr. G. Arvis, urologue à lhôpital Tenon, Mlle Chérine, lAgence « Printemps Conseil Mode », Mlle Sévrine, Institut « Yves Rocher », Mr O. Domerc, réalisateur de « Culture Pub ». Et je remercie surtout le professeur Patrick Cingolani, qui a cru en mon travail en acceptant de le coordonner.
1 v. « Le Nouvel Obsessionnel », bulletin trimestriel édité par AFTOC (LAssociation Française des troubles Obsessionnels et Compulsifs), avril-juin, 1999, pp.2-3. Un autre moyen de traiter cette maladie est TCC (la thérapie comportementale et cognitive). Elle est particulièrement efficace pour lévitement des miroirs (incluant le retrait de tous les miroirs de lentourage), lévitement des questions (par exemple, les membres de la famille et les amis ne doivent pas répondre aux requêtes de réassurance), lévitement des soins excessifs, et dautres comportements tels que les comparaisons, certains rituels. Lexposition peut aussi porter sur des situations socialement redoutées.